LIVRE TROISIÈME
ii(?s, quoiqu'il parût la santé même, est-il dit dans l'acte d'accusation dirigé contre lui. La gouvernante, elFrayée des suites que cette démarche entraînerait inévitablement, fit entendre au prince des paroles sévères. « Si mes représentations et le bien public n'ont pas sur vous assez d'influence pour vous faire renoncer à ce projet, vous devriez du moins ménager davantage votre propre gloire. Louis de Nassau est votre frère. Lui et le comte Bréderode, les chefs de la conjuration, ont été ouvertement vos hôtes. La requête renferme les mêmes choses sur lesquelles toutes vos représentations dans le conseil d’État ont roulé jusqu’à présent. Si maintenant vous abandonnez tout à coup la cause de votre souverain, tout le monde ne dira-t-il pas que vous favorisez la conjuration? » On ne dit pas si le prince sortit effectivement cette fois du conseil d'État; mais, s’il en fut ainsi, il doit s’étre bientôt ravisé, car nous le voyons, peu de temps après, mêlé encore aux affaires publiques. Egmont, à ce qu'il parait, se laissa vaincre par les représentations de la gouvernante; le comte de Iloorn, lui seul, se retira réellement dans une de ses terres', avec le projet de ne plus servir ni empereurs ni rois.
Cependant les Gueux s’étaient dispersés dans toutes les provinces, et, partout où ils s’étaient montrés, ils avaient répandu les nouvelles les plus favorables sur le succès de leur entreprise. A les entendre, la cause de la liberté religieuse était entièrement gagnée, et, pour mieux affermir cette créance, quand la vérité ne suffisait pas, ils avaient recours au mensonge. Ils produisirent, par exemple, une fausse lettre des chevaliers de la Toison d’or, dans laquelle ceux-ci déclaraient .solennellement qu’à l’avenir personne n’aurait plus à craindre, pour cause de religion, ni la prison, ni l'exil, ni la mort, à moins qu'il ne se fût rendu coupable en même temps d’un crime politique, auquel cas néanmoins les seuls confédérés seraient ses juges; et telle serait la règle suivie jusqu’à ce que le roi, de concert avec les états généraux, en eût ordonné autrement. Quel que fût, à la première nouvelle d’une telle imposture, l’empressement des
I. Il y resta (rois mois hors d’activité. Accutalwn de Iloorn, 118. (\olede l'auteur.)
302 HISTOIKE DE l.A HÉVÜI.TE DES PAYS-llAS.
clievaliers à (li'troinper le peuple, cette invention n’en avait pas moins rendu, dans ce court intervalle, d’importanti^services à la faction. S’il y a des vérités dont l’etfet se borne à un seul instant, des fictions, pourvu qu’elles subsistent durant cet instant, peuvent aisément en occuper la place. Outre que la nouvelle répandue éveilla la défiance entre la gouvernante et les chevaliers, et releva le courage des protestants par de nouvelles espérances, elle fournit à ceux qui méditaient des nouveautés une apparence de droit, qui, bien qu’ils n’y ajoutassent pas foi eux-mémes, servait à pallier leur conduite. Eu vain ce faux bruit fut bientôt démenti ; dans le court espace de temps où il avait trouvé créance, il avait nécessairement occasionné tant de désordres, amené tant de licence et d’excès, que le retour devenait impossible, et qu’on se vit forcé, par l’habitude aussi bien que par le désespoir, de suivre la route où l’on était une fois entré'. Dès la première nouvelle de cet heureux succès, les protestants fugitifs rentrèrent dans leurs foyers, dont ils ne s’étaient éloignés qu’à regret; ceux 'qui .s’étaient cachés sortirent de leurs retraites; ceux qui n’avaient adhéré jusque-là (jue de cœur à la nouvelle religion, rendus hardis par cet acte de tolérance, l’embrassèrent alors hautement et publiquement*. Le nom des Gueux fut célébré dans toutes les provinces; on les j)roclamait les soutiens de la religion et de la liberté ; leur parti s’accrut de jour en jour, et beaucoup de marchands commencèrent à porter leurs insignes. En les adoptant, ils firent un changement au denier des Gueux, et mirent dessus deux bourdons placés en croix, comme pour faire entendre qu’ils étaient à chaque instant disposés et tout prêts à quitter, pour la religion, maison et foyer. L’établissement de l’alliance des Gueux avait donné aux affaires une tout autre face. Les murmures des sujets, jusque-là impuissants et méprisables, parce que c’étaient seulement des cris isolés, s’étaient réunis en un ensemble formidable, et, par cette réunion, ils avaient gagné de la force, une direction et de la stabilité. Tout esprit séditieux se considérait maintenant comme membre d’une respectable et puissante asso-
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