‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 120 sur 228 · LES ICONOCLASTES · texte numérisé non relu

LES ICONOCLASTES

Il est manifeste qu’il ne faut pas chercher les ressorts de cet événement extraordinaire aussi loin que beaucoup d’historiens prennent la peine de le faire. Sans doute il est possible, et trèsvraisemblable, que les protestants frani;ais aient travaillé assidûment à entretenir dans les Pays-Bas une pépinière pour leur religion, et se soient efforcés d'empécher partons les moyens un accommodement amiable de leurs coreligionnaires néerlandais avec le roi d'Espagne , pour occuper dans ses propres États cet implacable ennemi de leur cause : il est donc fort naturel que leurs agents dans les Provinces n’aient pas négligé de fomenter chez leurs frères opprimés de téméraires espérances; de nourrir de toutes les manières leur exaspération coiitie l’Église dominante; d’exagérer la tyrannie sous laquelle ils gémissaient, et de les entraîner par là insensiblement à des actions criminelles. Il est possible encore que parmi les confédérés il y en eût plusieurs qui pensassent relever leur propre cause perdue, en augmentant le nombre de leurs complices ; qui crussent ne pouvoir autrement établir la légitimité de leur confédération qu’en faisant naitre les suites malheureuses qu’ils avaient prédites au roi, et qui espérassent cacher leur propre crime sous celui de tout le monde. Mais que la guerre déclarée aux images ait été le fruit d'un plan réiléchi, qu’on aurait concerté dans l’assemblée de Saint-Trond ; que , dans une réunion solennelle de tant de nobles et de braves , dont la très-grande majorité était encore attachée à la religion catholique, un fu-

224 HISTOIRE DE I.A RÉVOLTE DES PAYS-RAS. deux ait eu l’audace de proposer le plan d’une infamie manifeste, qui offensait bien moins un parti religieux isolé, qu’elle ne foulait aux pieds tout respect pour la religion en général et pour toute moralité, et qui ne pouvait être conçue que dans une âme de boue appartenant à la plus vile populace : cela serait déjà incroyable par ce seul fait, que ces actes furieux paraissent trop soudains dans leur explosion, trop passionnés, trop monstrueux, dans leur exécution, pour n’avoir pas été l’œuvre du moment où ils se manifestèrent; puis encore parce qu’ils découlent si naturellement des circonstances qui les précédèrent, qu’il n’est pas besoin de si profondes recherches pour en expliquer la naissance.

Une troupe nombreuse et grossière, ramas de la plus vile j)lèbe, que des traitements brutaux ont rendue brutale; des hommes chassés partout, de province en province, par les édits meurtriers qui les menacent dans chaque ville, traqués, réduits nu désespoir, contraints de dérober aux regards la pratique de leur culte, de cacher, comme une œuvre de ténèbres, l’exercice d’un droit universel et sacré de l'humanité; voyant peut-être se dresser devant leurs yeux les temples superbes de l’Kglise triomphante , où leurs frères orgueilleux se livrent à leur aise à une commode et fastueuse dévotion, tandis qu’eux-mômes, bannis hors des murs, bannis parfois par le plus jjetit nombre, les voilà dans un bois sauvage, sous la chaleur brûlante du Jour, servant le même Dieu, avec un injurieux mystère! les voilà poussés de la société civile dans l’état de nature, et, dans un moment terrible, on leur rappelle les droits de cet état!. .. Plus leur nombre est grand, plus cette destinée est contre nature ; ils s’en aperçoivent avec étonnement. libre voûte du ciel, des armes sous la main,

le délire dans le cerveau, l’amertume dans le cœur ; tout vient en aide à l’appel d’un orateur fanatique. L’occasion invite; il n’est pas besoin qu’on se concerte, quand tous les yeux disent la même chose; la résolution est née, avant même que la parole soit prononcée. Préparée à un méfait, .sans que personne sache clairement auquel, cette troupe furieuse se débande. La riante prospérité du culte ennemi olfense leur pauvreté ; la pompe de ces temples insulte à leur religion proscrite ; toute croix élevée au boni des chemins, toute image des saints qu’ils rencontrent.

LIVRE QUATRIÈME, est un trophée érigé contre eux, et toutes doivent tomber sous leurs mains vengeresses. Le fanatisme commence ces abominations, mais de viles passions, qui trouvent ici largement à se satisfaire, les achèvent et y mettent le comble.

(1566.) Les premiers ravages des iconoclastes eurent lieu dans la Flandre occidentale et l’Artois, dans les contrées entre la Lys et l'Océan. Une bande furieuse d’ouvriers, de bateliers et de paysans, confondus avec des prostituées, des mendiants et des voleurs, au nombre d’environ trois cents, munis de massues, de haches, de marteaux, d’échelles et de cordes, un petit nombre seulement ayant des armes à feu, des poignards, se jette, exaltée par une rage fanatique, dans les bourgs et les villages voisins de 5wint-Omer, enfonce les portes des églises et des couvents qu’elle trouve fermées, renver.se les autels, brise les images des saints et les foule aux pieds. Échauffés encore par ces actes abominables, et fortifiés par de nouveaux renforts, ils marchent droit sur Ypres, où ils peuvent compter sur un foiq parti de calvinistes. Là ils envahissent, sans que rien les retienne, l'église principale; ils montent aux murailles avec des échelles, détruisent les peintures avec le marteau, mettent en pièces à coups de hache les chaires et les stalles, dépouillent les autels de leurs ornements , et dérobent les vases sacrés. Cet exemple est aussitôt imité à Menin, Comines, Wervic, Lille et Oudenarde; la même fureur s’empare en peu de jours de toute la Flandre. Dans le temps même où les premières nouvelles en circulèrent, Anvers était rempli d’une foule de gens sans asile, que la fête de l’Assomption avait ama.sséc dans cette ville. A peine la présence du prince d’Orange tient-elle encore en bride cette tourbe cfl'rénée, qui brûle d’imiter ses frères de Saint-Omer; mais un ordre de la cour, qui le rappelle promptement à Bruxelles, où la gouvernante convoque à ce moment son conseil d’État pour lui communiquer les lettres royales, livre Anvers aux caprices furieux de cette bande. I^e déjKirt du prince est le signal du tumulte. Craignant la licence de la populace, qui s’était manifestée dès les premiers jours par des allusions railleuses, on avait replacé, après, quelques tours de (irocession, l’image de .Marie dans le chœur, sans l’exposer, comme de coutume, au milieu de l’église. Cela provoqua quelques drôles

scim.Ltn. — uiST. i I.'i

226 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. insolents d’entre le peuple à lui faire, en ce lieu, une visite, et à lui demander irouiqueinent pourquoi elle s’était si vite retirée? D’autres montèrent dans la chaire, où ils contrelirent le prédicateur, et délièrent les papistes à une controverse. Un marin catholique, indigné de ces railleries, voulut les arracher de là, et l’on eu vint aux coups dans la chaire. Des scènes pareilles eurent lieu dans la soirée du lendemain. Le nombre augmentait, et beaucoup de gens vinrent avec des instruments suspects et des armes cachées. Kniin quelqu’un s’avise de crier : « Vivent les (’iueux! » Aussitôt toute la troupe répète ce cri, et l’on invite l’image de la Vierge à en faire autant. l.e petit nombre de catlioliques qui étaient là, et qui renoncent à l’espoir de rien faire contre ces furieux, quittent l’église, ajjrès en avoir fermé toutes les [lortes, à l’exception d’une seule. Aussitôt qu’on se voit seul, on fait la proposition de chanter un psaume, selon la nouvelle mélodie, qui est prohibée par le gouvernement. Tandis que le chant dure encore, tous, comme à un signal donné, se précipitent avec fureur sur l’image de .Marie, la percent de leurs épées et de leurs poignards, et lui abattent la tète. Dos prostituées et des voleurs arrachent des autels les grands cierges, et éclairent le travail. Le bel orgue de l’église, cheM’œuvre de Tart de cette époque, est détruit; toutes les peintures sont effacées, toutes les statues brisées. Un Christ sur la croix, de grandeur naturelle, qui était érigé entre les deux larrons, vis-à-vis du maître autel, morceau antique et tenu pour trèsprécieux, est tiré à terre avec des cordes, et mis en pièces à coups de hache, tandis qu’on épargne respectueusement les deux larrons crucifiés à ses côtés. On répand à terre les hosties, et on marche dessus; avec le vin réservé pour la sainte cène, qu’on trouve par hasard, on Irait à la santé des Gueux; on frotte ses souliers avec les saintes huiles ; les tombeaux même sont fouillés, les cadavres à demi putréfiés en sont tirés et foulés aux pieds. Tout cela se passait avec un ordre si surprenant, qu’il semblait qu’on se fût auparavant distribué les rôles. Chacun secondait son voisin; personne ne fut blessé, si dangereuse que fût la besogne, et malgré les épaisses ténèbres, malgré les lourdes masses qui tombaient autour et au milieu de la troupe, et quoique plusieurs en vinssent aux mains sur les |>lus hauts

LIVRE QUATRIÈME, degrés des échelles En dépit des cierges nombreux qui les éclairaient pendant ce brigandage, nul ne fut reconnu. L’acte fut acconi|)li avec une incroyable célérité ; une troupe de cent hommes au plus dévasta en quelques heures un temple qui comptait soixante-dix autels, et qui, après Saint-f’ierre de Home, était une des églises les plus grandes et les plus magnifiques* de la chrétienté.

On ne s’en tint pas à la cathédrale : à la lueur des flambeaux et des cierges qu’on y a dérobés, on se met en chemin, au milieu de la nuit, pour faire éprouver le même sort aux autres églises, chapelles et couvents. Les bandes s’accroissent à ciiaque nouvel attentat, et l’occasion attire les voleurs. On emporte tout ce qu’on trouve, vases, nappes d’autel, argent, ornements; on s’enivre dans les caves des couvents; les moines et les religieuses abandonnent tout pour se dérober aux derniers outrages. Le sourd tumulte de ces événements avait arraché les bourgeois au premier sommeil; mais la nuit faisait paraître le danger plus redoutable qu'il n’était réellement, et, au lieu de courir défendre ses églises, on se retranchait dans ses maisons, et l’on attendait 1e jour avec une vague terreur. Le lever du soleil éclaira enfin ces dévastations; mais l’œuvre de la nuit ne finit pas avec elle. Quelques églises et quelques couvents ont encore été é])argnés : le même sort les atteint. Ces horreurs durent trois jours. Enfin, craignant que cette canaille furieu.se, lorsqu’elle ne trouverait plus rien de sacré à détruire, ne fit la même entreprise sur le profane, et ne devînt dangereuse pour leurs magasins de marchandises, les plus riches bourgeois, rendus d’ailleurs plus hardis par la découverte du petit nombre des ennemis, se hasardent à se montrer en armes à l’entrée de leurs mai.sons. On ferme toutes les portes de la ville , excepté une seule , par laquelle les iconoclastes s’échap]ient pour renouveler les mêmes horreurs dans les environs. Pendant tout ce temps les magistrats n’avaient osé qu’une seule fois user de leur autorité, tant ils étaient effrayés de la supériorité des

1. ïl y a une phrase de plus dans la première édition : « 11 semblait qu’une puissance supérieure eût pris sous sa protection cette murre des ténèbres. >

2. Dans la première édition : « Et qui, après Saint-Pierre de Kome, était peut-être l'église la plus grande et U plus magnifique de la chrétienté. »

calvinistes, par lesquels on croyait les brigands soudoyés. Le dommage causé par cette dévastation était immense : dans la seule église de Notre-Dame, il est évalué à quatre cent mille florins d’or. Beaucoup d’œuvres d'art estimables furent détruites dans cette occasion ; beaucoup de précieux manuscrits, de documents importants pour l’iiistoire et la diplomatique, furent perdus. Les magistrats ordonnèrent sur-le-champ, sous peine de la vie, de rapporter les objets enlevés, et les jœédicateurs réformés, qui rougis.saient pour leur foi, les secondèrent en cela vigoureusement. Beaucoup d’objets furent ainsi sauvés, et les chefs de la populace, soit i>arce que c’était moins la soif du pillage que le fanatisme et la vengeance qui les animaient, soit parce qu’ils étaient dirigés par une main étrangère, résolurent, pour empêcher à l’avenir de tels excès, d’attaquer désormais par bandes et en meilleur ordre'.

Cependant la ville de Cand redoutait le même sort. A la première nouvelle des ravages iconoclastes d’Anvers, les magistrats de Gand s’étaient obligés par serment, avec les principaux bourgeois, à repousser par la force les profanateurs des églises. Lorsqu’on proposa au peuple le même serment, les avis furent partagés, et un grand nombre déclarèrent nettement qu’ils n’étaient nullement disposés à empêcher une œuvre si religieuse. Dans cet état de choses, le clergé catholique jugea prudent de porter dans la citadelle les plus précieuses richesses des églises, et il fut permis également à quelques familles de mettre en sûreté les objets qui y avaient été offerts en don par leurs ancêtres.

En attendant, toutes les cérémonies furent suspendues, les tribunaux vaquèrent, comme dans une ville conquise; on tremblait, dans l’attente de ce qui devait arriver. Enfin une troupe forcenée ose envoyer une députation au gouverneur de la ville, avec un impudent message : « Il leur était, disaient-ils, enjoint par leurs chefs d’enlever les images des églises, à l’exemple des autres villes. Si on ne leur opposait pas de résistance, la cliose se passerait tranquillement et sans dommage; dans le cas contraire, ils attaqueraient de vive force. » Ils poussèrent même

1. Moteren, 80. — SIrad., I4V141. — Rurgund., 294, 295, 300. — Hopper, S 126. — Meurs., Cui'. Auriac, tib. II, 13, 14.

DIgItizcd by C

LIVaE QUATRIÈME.

relTronterie jusqu’à deinaiulpr l’assistance des sergents. Le gouverneur fut d'abord stupéfait d'une pareille prétention; mais, ayant fait réflexion que les séditieux seraient peut-être mieux tenus en bride par l’autorité des lois, il ne se lit point scrupule de leur accorder les sergents.

A Tournai, les églises furent dépouillées de leurs ornements à la vue de la garnison, qu’on ne put décider à tirer sur les iconoclastes. Ayant ouï dire que (dans l’église Notre-Dame) on avait enfoui sous terre les vases d'or et d'argent avec les autres objets précieux, ils fouillèrent tout le sol, et, à cette occasion, fut déterré le cadavre du duc Adolphe de Gueldre, qui, s’étant mis autrefois à la tète des Gantois révoltés, avait péri dans le combat, et avait été inhumé à Tournai. Cet Adolphe avait fait la guerre à son père, et avait traîné en prison, nu-pieds , pendant l’espace de plusieurs milles, le vieillard vaincu; mais Charles le Téméraire lui avait rendu la pareille. Maintenant, après un demi-siècle, le sort vengeait un outrage envers la nature par un outrage envers la religion ; il fallait que le fanatisme profanât les choses saintes, pour que les ossements d’un parricide fussent livrés encore une fois à la malédiction*.

.Aux iconoclastes de Tournai s’en joignirent d’autres de Valenciennes, pour dévaster tous les couvents du voisinage. Une précieuse bibliothèque, qu’on avait travaillé à rassembler durant plusieurs siècles, y périt dans les flammes. Ce funeste exemple fut imité dans le ürabant. .Mulines, Bois-le-Duc, Bréda et Berg-op-Zoom éprouvèrent le mémo sort. I.es jirovinces de N'amur et de Luxembourg, avec une partie de l’Artois et du Ilainaut, eurent seules le bonheur de se conserver pures de ces infamies. Dans l’espace de quatre ou cinq jours, quatre cents églises furent saccagées dans la seule Flandre et dans le Brabant

Le nord des Pays-Bas fut bientôt saisi de la même rage qui parcourait le sud. Les villes hollandaises d’Amsterdam , de

1, Burgund.» 315 « 316.

2. Dam la première édition on lit ici de plu« la phrase suivante : « Lorsqu’on rapprochait celte extension et cct c.xcès des ravages du petit nombre do leurs auteurs, on était tenté de croire que ce n’étaient pas uniquement des mains humaines qui y avaient eu part. » — Meleren, 65, 87. — Strad., 149.

I.eytle et de La Haye eurent le choix de dépouiller volontairement leurs églises de leurs ornements ou de les en voir enlevés par la force. Delft, Harlem, Gouda et Rotterdam échappèrent au ravage par la fermeté de leurs magistrats. Les mêmes violences furent exercées aussi dans les îles de la Zélande ; la ville d'Utrecht, quelques places dans les provinces d’Overyssel et de Groningue essuyèrent de pareils assauts. La Frise fut pré.servée d'un malheur semblable par le comte d’Aremberg, et la Gueldre par le comte de .Mégen '.

Le bruit de ces désordres, qui arrivait de toutes les provinces, exagéré par la renommée, répandit la terreur dans Bruxelles, où la gouvernante venait de convoquer une assemblée extraordinaire du conseil d'iîtat. Les bandes des iconoclastes pénètrent déjà fort avant dans le Brabant, et menacent même de renouveler dans la capitale , où ils sont assurés d’un fort parti , les mêmes horreurs, sous les yeux de l’autorilé souveraine. La régente, alarmée pour .sa propre vie, qu’elle ne croit pas en sûreté dans le cœur même du pays, au milieu des gouverneurs et des chevaliers de la Toison, est déjà sur le point de fuir à .Mons en Hainaut (ville que le comte d'Arschot lui a réservée comme un refuge), pour n’être pas livrée à la merci des iconoclastes, et contrainte d’accepter des conditions humiliantes. Vainement les chevaliers engagent pour sa sûreté leurs biens et leurs vies, et la sollicitent avec les plus vives instances de ne pas les expo- .ser, par une si honteuse fuite, au reproche ignominieux d’avoir manqué de courage ou de zèle pour défendre leur prince.sse; vainement la ville de Bruxelles elle-même la presse-t-elle de ne pas l’abandonner dans celte extrémité, et le conseil d’État lui fait-il les plus fortes représentations de ne pas exciter encore plus, par une démarche si timide, l’insolence des rebelles : elle persiste inébranlable dans cette résolution désespérée, d’autant plus qu’elle reçoit message sur message, qui lui annoncent que les iconoclastes sont en marche sur la capitale. Elle donne l’ordre de tout préparer pour sa fuite, qui devait s’exécuter secrètement le lendemain matin. Au point du jour se présente devant elle le vénérable Viglius, que, pour complaire aux grands, elle

1. Burgunil., 318, 319. — Meurs., Cuit. Auriac., lib. 11,13. ^

LIVUE QUATRIÈME, avait depuis longtemps négligé. Il veut savoir ce que signilicnt ces préparatifs; sur quoi elle lui avoue enün qu'elle veut fuir, et <iu'il ferait bien de cliercher lui-méme à se sauver avec elle. « Il y a deux ans, lui dit le vieillard, que vous pouviez vous attendre <i cette issue des alfaires. Parce que j’ai parlé plus librement que vos courtisans , Votre Altesse n’a plus daigné m’écouter, et n’a prété l’oreille qu’à de funestes |iropositions. » La princesse convient qu’elle s’est trompée, et qu’elle a été aveuglée par une apparence d’honnéteté; mais maintenant la nécessité la presse. * Êtes-vous résolue, reprit Viglius, de maintenir avec fermeté les ordres du roi? — Je le suis, lui répondit la duchesse. — Ayez donc recours au grand secret de la politique, à la dissimulation, et attachez-vous en apparence aux princes du pays , jusqu’à ce qu’avec leur secours vous ayez dissipé cet orage. .Montrez-leur une confiance dont vous êtes au fond du cœur bien éloignée. Demandez-leur le serment de faire avec vous cause commune pour obvier à ces désordres. Fiez-vous , comme à des amis, à ceux qui se montreront disposés à ada; mais gardez-vous de rebuter les autres par votre, mépris. » à'iglius l’entretint longtemps encore, jusqu’à l’arrivée des princes, desquels il savait qu’ils ne consentiraient nullement à la fuite de la gouvernante. Quand ils parurent, il s’éloigna sans bruit, pour ordonner au conseil de la ville de faire fermer les portes de Bruxelles et de refuser la sortie à tout ce qui appartenait à la cour. Cette dernière démarche lit plus que toutes les représentations n'avaient fait. La gouvernante, qui se vit prisonnière dans sa propre résidence, se rendit alors aux exhortations de sa noblesse, qui s’engagea à la défendre jusqu’à la dernière goutte de son sang. Marguerite nomma le comte de .Mansfeld commandant de la ville, renforça à la hâte la garnison et arma toute sa cour'.

Alors eut lieu une réunion du conseil d’Êtat, dont la résolution délinitive fut qu’il fallait céder à la nécessité, permettre les prêches dans les lieux où ils avaient été déjà commencés , publier la suppression de l’imjuisition papale, déclarer abolis les anciens édits contre les hérétiques, et, avant toutes choses, ac-

Page 1