I.IVnE QUATRlfcME
de conduite par lequel on pouvait lui plaire et lui manifester son ztde officieux. Le roi lui fit répondre, par le président de Tyssenacque, qu’il ne pouvait mieux réfuter ses calomniateurs que par la plus complète soumission aux ordres de son souverain , qui étaient conçus en termes si clairs et si précis, qu’il n’était besoin d’aucune nouvelle explication ni d’aucune injonction particulière. C’était au souverain de délibérer, d’examiner et de commander; se conformer absolument à la volonté du souverain était le devoir du sujet; son honneur consistait dans son obéissance. Il ne convenait pas à un membre de se croire plus sage que la tète. On lui reprochait, il est vrai, de n’avoir pas fait tout ce qui eût été en son pouvoir pour réprimer la licence des sectaires; mais il dépendait encore de lui de réparer sa négligence, d’aider du moins à maintenir le repos et l’ordre jusqu’à l’arrivée effective du roi.
Lorsqu’on châtiait le comte d'Egmont par des remontrances , comme un enfant indocile, on le traitait comme on le connaissait. Avec son ami il fallait recourir à l'artifice et à la feinte. Guillaume d’Orange avait aussi fait mention dans sa lettre des fâcheux soupçons que le roi avait conçus de sa fidélité et de son dévouement ; mais ce n’était pas, comme Egmont, dans la vaine es])éranee de lui ôter ces soupçons, il avait depuis longtemps ce.ssé de s’en flatter; c’était pour faire de ce grief une transition à la prière de le décharger de ses emplois. Souvent déjà il avait adressé cette prière à la gouvernante ; mais elle lui avait constamment refusé sa demande, avec les plus fortes assurances de son estime. Le roi, à qui il avait enfin présenté directement la même requête, lui fit la même réponse, qui était parée d’assurances tout aussi fortes de son contentement et de sa reconnaissance. Il lui témoignait particulièrement sa plus haute approbation pour les services qu’il lui avait récemment rendus à Anvers; il regrettait vivement que les affaires particulières du prince (que celui-ci avait mises surtout en avant pour obtenir son congé) fussent en si mauvais état; mais il finissait par déclarer qu’il lui était impossible de se passer d’un serviteur de son importance, dans un moment où il eût fallu que le nombre des bons augmentât au lieu de diminuer. Il avait cru, ajoutait-il, que le prince s’était fait une trop bonne opinion de lui pour le
246 niSTOIUP; liE I.A RÉVOLTE DES I'AYS-I!AS. supposer faible au point d'ajouter foi au vain caquet de certains honinies malintentionnés à l'égard du prince et de lui-méme.
Pour lui donner en même temps une preuve de sa sincérité, il se plaignait à lui en conlidence de son frère, le comte de Nassau; il paraissait lui demander conseil à ce sujet; il exprimait enfin le vœu d’apprendre que le comte s’était éloigné pour quelque i
temiis des Pays-Uns'.
Mais Philippe 11 avait ici alTaire à un homme qui le surpassait en finesse. Le prince d’Orange le surveillait depuis longtemps, lui et son conseil privé de .Madrid et de Ségovie, par une armé-e d’espions, qui lui rapportaient tout ce qui s’y passait de »
remaniuable. La cour du plus dissimulé des despotes était devenue accessible è sa ruse et à son argent. Par ce moyen il avait eu en original plusieurs lettres que la gouvernante avait envoyées secrètement à Madrid, et il les avait fuit circuler, comme 1
en triomphe, sous les yeux de la duchesse, à Druxelles, en sorte ([ue celle-ci, étonnée d’y voir dans les mains de tout le monde ce . *
qu’elle avait cru si bien caché, pria le roi d’iinéantir à l’avenir ses j
dépêches incontinent. La vigilance de liuillaume ne se bornait '
pas à la cour d’Espagne ; il avait aposté ses espions ju.squ’en France et ailleurs encore , et quelques-uns l’accusent même de n’avoir pas employé pour obtenir ses informations les voies les plus innocentes. Mais le renseignement le plus important lui fut donné par une lettre interceptée de François d’Alava, ambassadeur d’Espagne à la cour de France , adressée à la duchesse, et dans laquelle il s’étendait sur la belle occasion qui était maintenant donnée au roi, par la criminelle conduite du peuple néerlandais, pour établir dans ce pays le pouvoir arbitraire. 11 conseillait donc à Marguerite de tromper les nobles par les mêmes artifices dont ils s’étaient servis contre elle jusque-là, et de les rassurer par de belles paroles et des manières obligeantes. Iæ roi, disait-il enfin, qui connaît les gentilshommes pour être les moteurs secrets de tous les troubles passés, saura bien les trouver en son temps , tout comme les deux seigneurs qu’il lient déjà en Espagne, et qui ne lui échapperont plus : il a juré de faire sur eux un exemple qui épouvantera toute la chrétienté, dùt-il
I. Iloppcr, S 149. — Burgund. , 397. Apologie de Guillaume l‘r. tTOrange.
LIVRE QUATRIÈME, y risquer tous scs Etats héréditaires. Cette fielleuse découverte acquérait le plus liant degré de vraisemblance par les lettres que Bergues et Montigny écrivaient d’Espagne, et dans lesquelles ils faisaient des plaintes amères sur le peu d’égards de la grandesse et sur le changement de conduite du monarque envers eux. Guillaume d’Orange reconnut alors parfaitement ce qu’il devait penser des belles assurances du roi ‘.
(1566.) La lettre du ministre Alava, et quelques autres, qui étaient datées d’Espagne, et donnaient des nouvelles détaillées sur la prochaine arrivée du roi , à la tète d’une armée, et sur ses mauvais desseins contre les nobles , furent communiquées par le [irince à son frère, le comte Louis de Nassau, aux comtes d’Egmont, de lloorn et de Iloogstraeten, dans une entrevue à Dendermonde en Flandre , où ces cinq chevaliers s’étaient rendus , alin de prendre en commun les mesures nécessaires pour leur sûreté. Le comte Louis , ijui n’écoutait que son indignation , .soutint, avec témérité, qu’on devait, sans perdre un moment, prendre les armes et s’assurer de quelques places fortes. 11 fallait, à quelque prix que ce fût, empêcher le roi d’entrer à main armée dans les Provinces. 11 fallait appeler aux armes la Suisse, les princes protestants d’Allemagne et les huguenots, pour mettre obstacle à son passage sur leur territoire, et, si néanmoins il parvenait à franchir tous ces obstacles, il fallait le recevoir à la frontière du pays avec une armée. 11 se chargeait de négocier en France, en Suisse et en Allemagne une alliance défensive, et de lever dans ce dernier Etat quatre mille reitres, avyc un nombre proportionné de fantassins. On ne manquait pas de prétexte pour réunir l’argent nécessaire, et les négociants réformés, il s’en tenait pour assuré, ne le laisseraient pas dans l’embarras. Mais Guillaume, plus prudent et plus sage, se déclara contre ce projet, qui rencontrerait dans l’exécution des difficultés infinies, et que rien ne pourrait encore justilier. Il ro[irésenta que l’inquisition était dans le fait abolie, les édits presque entièrement tombés dans l’oubli, et qu’on avait accordé une équitable liberté de conscience. Ils manquaient donc jus-
1. Reiilaii., 3. — Thuan., 507. — BurguiiJ., 401. — Melcron, 94. — SlraJ. , lüO.
248 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-RAS. qu’à présent d'un motif valable pour entrer dans cette voie hostile; cependant il ne doutait pas qu’on ne leur en fournit un bientôt. Son avis était donc d'attendre tranquillement ce motif, mais de veiller diligemment à tout dans l’intervalle, et d’aviser le peuple du danger qui le menaçait, afin qu’il fût prêt à agir, si les circonstances le demandaient.
Si tous ceux qui composaient ra.ssemblée se fussent rangés à l'avis du prince d'Orange , il n’e.st pas douteux qu’une si puissante ligue, redoutable par l’autorité et le pouvoir de ses membres, n'cùt pu opposer aux desseins du roi des obstacles qui l’auraient forcé d’abandonner tout son plan. .Mais le courage des chevaliers assemblés fut extrêmement abattu par la déclaration surprenante du comte d'Egmont. « J’aime mieux, dit-il, subir tout ce qui [«ut arriver que de tenter si témérairement la fortune. Le bavardage de l’espagnol Alava me touche peu. Gomment cet homme parviendrait-il à lire dans l’iîme fermée de son maître et à déchiffrer scs secrets? Iæs nouvelles que nous donne .Montigny ne prouvent qu'une chose ; c'e.st que le roi nourrit une opinion très-équivoque de notre zèle pour .son service; qu’il croit avoir des raisons de se défier de notre fidélité ; et il me semble que nous n’y avons que trop donné sujet. Aussi ma résolution bien arrêtée est de lui inspirer une meilleure opinion de moi en redoublant de zèle, et d’effacer, s’il est possible, par ma conduite future, le soupçon que mes actes ont pu jusqu’ici jeter sur moi. Et comment pourrais-je m’arracher des bras de ma nombreuse famille, qui a besoin de mon appui, pour me traîner en fugitif dans les cours étrangères, à charge à tous ceux qui m’accueilleraient, esclave de quiconque voudrait s’abaisser à me soutenir, et devenu le valet des étrangers, pour échapper à une contrainte, après tout tolérable, dans ma patrie ? Jamais le monarque ne pourra maltraiter un serviteur qui lui fut autrefois cher, et qui s’est acquis un droit fondé à sa reconnaissance. Jamais on ne me persuadera que ce souverain, qui nourrissait dans son cœur des sentiments si équitables, si bienveillants, pour son peuple des Pays-Bas, et qui m’en a donné des assurances si fortes et si saintes, forge à présent contre lui des desseins si despotiques. Quand nous aurons seulement rendu au pays sa jiremière tranquillité, châtié les rebelles, rétabli le culte catholi-