LIVRE QUATRlfcME
surprit à l'improviste les b.indes dispersées qui élaient sorties pour le pillage, et les détruisit avec un carnage horrible. Thouloiise se jeta, avec le faible reste de ses troupes, dans une maison de campagne, qui lui avait servi de quartier général, et se défendit longtemps avec le courage du désespoir, Jusqu’à ce que Launoy, qui ne put le déloger autrement, lit mettre le feu à la maison. Le petit nombre qui échappa à l’incendie se précipita au-devant des coups de l’ennemi , ou trouva la mort dans l’Escaut. Thoulouse lui-méiné aima mieux périr dans les flammes que de tomber dans les mains du vainqueur. Ce succès, qui enleva plus de mille hommes aux Gueux, ne coûta pas cher au vainqueur; car Philippe de Launoy ne perdit pas , dans toute son armée, plus de deux hommes. Parmi les vaincus, trois cents, qui s’étaient rendus vivants, furent aussitôt égorgés sans miséricorde, parce qu’on craignait d'Anvers une sortie '.
Avant que la bataille commençât, on ne se doutait nullement de l’attaque dans Anvers. Le prince d'Orange , qui en avait reçu avis de bonne heure, avait eu la précaution de faire romj)re la veille le pont qui joint la ville à Osterwcel, alin, disait-il, que les calvinistes d’Anvers ne fussent pas tentés de se joindre à l’armée de Thoulouse, mais, plus vraisemblablement, alin que les catholiques ne tombassent pas sur les derrières du général des Gueux, ou même que I.aunoy, s’il était vain<]ueur, ne pût se jeter dans la ville. Par ce même motif, les portes furent fermées sur son ordre; et les habitants, qui ne comprenaient rien à toutes ces mesures, flottaient incertains entre la curiosité et la crainte, jusqu’à ce que le bruit de l’artillerie leur annonça d’Osterweel ce qui pouvait s’y passer. Alors tout le monde court en tumulte aux remparts et sur les murs, où, lorsque le vent dissipe la fumée de la poudre, tout le spectacle d’une bataille s’offre aux regards. Les deux armées étaient si près de la ville, qu’on pouvait parfaitement distinguer les unes des autres leurs enseignes et reconnaître les cris des vainqueurs comme ceux des vaincus. Le spectacle que présentait alors cette ville était plus terrible que la bataille elle-même. Chacune des deux
1. Melcren, 97, 98. — Burguüd., 440,441. — Slratl., 171, 172. — Thuan., lib. LXl.
262 inSTOTRE DE EA RÉVOLTE DES PAYS-RAS. armées qui ^-talent aux prises avait sur les murs ses partisans et ses ennemis. Tout ce qui se passait là-bas éveillait ici l’allégresse et l'horreur; de l’issue du combat semblait dépendre le sort de chaque siæctateur. Chaque mouvement sur le cliamp de bataille se ]ieignait et pouvait se lire sur la figure des Anversois ; la défaite et le triomphe, l’effroi des vaincus, la rage des vainqueurs. Ici un effort douloureux et vain pour retenir ceux qui tombent, pour arrêter en place ceux qui cèdent; là un désir également inutile de les atteindre, de les frapper, de les anéantir*. Enfin les Gueux prennent la fuite, et dix mille personnes sont dans la joie; le dernier refuge de Thoulouse est en flammes, et vingt mille bourgeois d’Anvers meurent avec lui par le supplice du feu.
Mais bientôt la stupeur du premier effroi fait place à un désir furieux de secourir, de venger les vaincus. Poussant de grands cris et se tordant les mains, la veuve du général qui a succombé, se jette, les cheveux épars, au milieu de la fbule, pour implorer vengeance et pitié. Enflammés par Hermann, leur apôtre, les calvinistes courent aux armes, résolus de venger leurs frères ou de périr avec eux. Sans réflexion, sans plan, sans chefs, conduits uniquement par leur douleur et leur délire, ils s'élancent vers la porte rouge, qui mène au champ de bataille; mais point d’issue! la porte est fermée, et les groupes les plus avancés se rejettent sur les derniers venus. Ils s’entassent milliers sur milliers , et une foule effroyable se presse sur le pont de Meer. Tous s’écrient :« Nous sommes trahis! nous sommes prisonniers! Mort aux papistes! mort à celui qui nous a trahis!» Un sourd murmure, avant-coureur de la révolte, parcourt toute la foule. Ün commence à soupçonner que tout ce qui s’est fait a été machiné par les catholiques pour perdre les calvinistes. On a exterminé leurs défenseurs, maintenant on va tomber aussi sur les gens désarmés. Ce sou|)çon se répand dans toute la ville avec une déplorable rapidité. On croit désormais être éclairé sur le passé , et Ton craint quelque surprise plus
1. Ici l'autenr a supprimé la phrase suirante, qui se trouro dans la première édition : c Eprouver un si vif intérêt, et no pouvoir le témoigner; se voir cooilamné à l'impuissance tout en brûlant de la passion la plus ardente; être à la fois éloigné et présent ; c'était une terrible situation. »
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funeste encore ; une .ifTreuse déliance s’empare de tous les esprits. (iliaque parti redoute l'autre; chacun voit dans son voisin son ennemi; le mystère accroît cette crainte, cette épouvante : situation terrible pour une ville si populeuse , où tout concours accidentel devient aussitôt un tumulte, toute parole jetée au hasard une rumeur, la plus faible étincelle un incendie, et où le contact, le frottement endamme avec plus de violence toutes les passions. Tout ce qu’il y a de réformés s’émeut à cette nouvelle. Quinze mille hommes de ce parti s’emparent du pont de Meer, et y braquent de la grosso artillerie, qu’ils ont enlevée de vive force à l’arsenal; la même chose a lieu sur un autre pont. Leur multitude les rend formidables ; la ville est dans leurs mains; pour échapper à un danger imaginaire, ils entraînent tout Anvers au bord du précipice.
Dès le commencement du tumulte , le prince d'Orange était accouru au pont de Meer, où il se jeta courageusement à travers la foule furieuse, recommandant la paix et suppliant qu’on l’écoutât. Sur l’autre pont, le comte de Hoogstraeten , accompagné du bourgmestre Strahlen, faisait la même tentative; mais, comme il manquait d’autorité aussi bien que d’éloquence , il adressa la troupe forcenée, qui devenait trop violente pour lui, au prince d’Orange , vers lequel maintenant tout Anvers se précipitait. Celui-ci cherche à leur faire comprendre que la porte a été uniquement fermée afin que le vainquéur, quel qu’il pût être , fût écarté de la ville , qui sans cela serait devenue la proie des soldats. Il parle en vain; ces bandes furieuses ne l’écoutent pas, et un des plus téméraires ose même le coucher en joue et l’appeler traître. Avec des cris tumultueux, ils lui demandent les clefs de la porte rouge , qu’il se voit enfin obligé de mettre dans les mains du prédicant Hermann. « Mais, ajouta-t-il avec une heureuse présence d’esprit, prenez garde à ce que vous allez faire ; six cents cavaliers ennemis sont postés dans le faubourg pour vous recevoir. » Cette supposition , que la nécessité et l’angoisse lui inspiraient , n’était pas si éloignée de la vérité qu'il le croyait peut-être lui-même ; car le général victorieux n’eut pas plutôt appris le tumulte d’Anvers, qu’il lit monter à cheval toute sa cavalerie, pour pénétrer dans la ville à la faveur du désordre. « Moi, du moins, continua le prince
2C4 HISTOIRE DE EA RÉVOLTE DES PAYS-DAS. (l’Ürangc, je saurai me mettre en sûreté pendant qu’il en est temps, et celui qui suivra mon exemple s’épargnera le repentir. • Ces paroles, dites à propos, et suivies d’une prompte retraite, curent leur effet. Ceux qui étaient 1e plus près de lui le suivirent, et, de proche en proche, tous les autres, en sorte que le petit nombre de ceux qui avaient déjà pris les devants, ne voyant venir personne après eux, perdirent l’envie de combattre seuls contre les six cents cavaliers. Tout se calma donc de nouveau sur le pont de Meer, où l’on établit des gardes et des avant-postes, et où l’on passa une nuit tumultueuse à veiller sous les armes*.
Iâi ville d’Anvers était maintenant menacée du plus affreux massacre et d’un pillage complet. Dans ce pressant danger, le prince d'Orange convoque un conseil .extraordinaire, où sont appelés les plus honnêtes bourgeois des quatre nations. « Si l’on veut abattre l'insolence des calvinistes, leur dit-il, il nous Taut mettre aussi sur pied contre eux une troupe qui soit prête à les recevoir. • On résolut donc d’appeler promptement sous les armes les habitants catholiques, indigènes, italiens et espagnols, et d’attirer aussi, s’il était possible, les lutliériens dans le parti. L’esprit dominateur des calvinistes, qui, tiers de leurs richesses et enhardis par la supériorité de leur nombre, traitaient avec mépris tous les autres partis religieux, leur avait dès longtemps attièé la haine des luthérjens, et l’acharnement que ces deux Églises protestantes avaient l’une contre l’autre était d’une nature plus implacable que la haine qui tes unissait contre l’Église dominante. Les magistrats avaient tiré de celte jalousie mutuelle l’avantage essentiel de contenir tes deux sectes Tune par l’autre, mais surtout les réformés, dont l’accroissement était le plus redoutable. Par ce motif, ils avaient pris sans bruit- sous leur protection les luthériens, comme étant le parti le plus faible et le plus pacitique, et leur avaient même fait venir d’Allemagne des docteurs ecclésiastiques, qui nécessairement, par la controverse dans leurs sermons, tenaient continuellement en haleine cette aversion mutuelle. On laissait croire aux lutliériens que le roi jugeait plus favorablement de