LIVRE PREMIER
tiquëment sur ses Ëtats espagnols; dans les Pays-Bas, il n’était que le premier citoyen. La soumission absolue qu’il trouvait dans le sud de son empire lui donnait nécessairement du mépris pour les droits des individus : ici on le faisait souvenir qu’il devait les respecter. Plus il savourait en Espagne le plaisir du pouvoir illimité, et plus grande était l'opinion qu’on le forçait de concevoir de lui-méme : plus il répugnait en Néerlande à descendre jusqu'à la modeste humanité , et plus il devait être tenté de vaincre cet obstacle. 11 faut déjà une grande vertu pour ne pas combattre comme ennemie la puissance qui s’oppose à nos plus chers désirs
La prépondérance de Charles éveilla en même temps, chez les Néerlandais, la défiance, qui accompagne constamment la fai-
gion, où se pressent les étrangers et la population indigène, fortifiées au bord de la mer et des grands fleuves. Aussi, pendant les huit siècles qui suivirent la migraüOQ des peuples du Nurd, les armes étrangères furent impuissantes contre eux. L'Espagne, au contraire, changea beaucoup plus souvent de maUra. lA>rs^ qu'enfin elle tomba dans les mains des Goths, son caractère et ses mœurs avaient déjà plus ou moins souilert de chaque vainqueur. Après tous çes mélanges, on nous représente ce peuple comme le plus patient dans le travail, le plus intrépide dans les dangers , également avide de richesse et d'honneur, oi^ueilleux juaqu’à mépriser les autres, dévot, et reconnaiss lut des bienfaiu, mais en même temps aussi vindicatif et immodéré dans la victoire, que si la conscience et l’honneur ne prescrivaient rien à l’égard de Tenncmi. Tout cela est étranger au Néerlandais, qui est a<lroit, mais non pas fourbe, et qui, placé entre la France et l’Allemagne, tempère par un doux mélange les défauts et les qualités des deux peuples. Il n’esl pas facile de le tromjMîr, et on ne roffense P.1S impunément. Il no cède pas non plus à l'Espagnol en piété : les armes des Normands ne purent le détacher du christianisme, lorsqu’il l'eut une fois cm« brassé; aucune opinion condamnée par l’Église n’avait jusqu’alors infecté la pureté de sa foi. Scs pieuses profusions allèrent même si loin, qu’on dut mettre, par des lois, une barrière à l’avidité de son clergé. Les deux peuples sont par nature dévoués à leurs souverains, mais avec celte différence, que le Néerlandais place les lois au-dessus du monarque. Entre les Espagnols, les (lastillans veulent être gouvernés avec le plus de ménagements; mais ils ne souffrent pas volontiers chez les autres les libertés auxquelles ils prétendent eux-mémes. De là vient que c’est pour leur maître commun une tâche si difTicIle de partager son attention et ses soins entre les deux nations, de telle manière que la préférence donnée aux Castillans no blesse pas les Néerlandais, et que l égalité accordée à ceux-ci n’offense pas la fierté castillane. » Grolii, Annal, b^lÿ., 1. I, 4, 5, seq. (yote dé l*auleur.)
1. Schiller a supprimé ici la phrase suivante qui se trouve dans la première édition : ■ Plutét que de nous soumettro à l'aveugle nécessité, nous aimons mieux la métamorphoser en un être doué de volonté contre qui nous pouvons lutter : combien plus résisUius-uous quand c'est ta liberté d'autrui qui limite notre liberté! »
kk HISTOIRE DE I,A REVOLTE DES PAYS-BAS. blesse. Jamais ils n'avnient été plus susceptibles au sujet déleur constitution, jamais plus incertains sur les droits de leur souverain, jamais plus prévoyants' dans leurs négociations. Nous trouvons sous son gouvernement les plus violentes explosions de l’esprit républicain, et les prétentions du peuple poussées souvent jusqu'à l'abus, ce qui colora d’une apparence de légalité les empiétements de la puissance royale. Un souverain regardera toujours la liberté civile comme une portion aliénée de son domaine, qu’il doit reconquérir. Pour un citoyen, l’autorité souveraine est un fleuve impétueux qui envahit scs droits. Les Néerlandais se protégeaient contre leur océan avec des digues, contre leurs princes avec des constitutions. Toute l’histoire du monde est une lutte , sans cesse renouvelée , entre l’ambition dominatrice et la liberté, pour ce terrain litigieux, comme l’histoire de la nature n’est autre chose qu’une lutte des éléments et des corps, qui se disputent l’espace.
I.CS Pays-Bas sentirent bientôt qu’ils étaient devenus provinces d'une monarchie. Aussi longtemps que leurs anciens maîtres n’eurent pas de plus grand intérêt que de veiller à leur prospérité, leur situation ressembla au tranquille bonlieur d’une famille, dont le prince était le chef. Charles-Quint les amena sur le théâtre du monde politique. Ils formaient maintenant un membre du corps gigantesque qui servait d’instrument à l’ambition d’un seul homme. Us ce.ssèrent d’être leur but à eux-mêmes ; le centre de leur existence était transporté dans l’dme de leur souverain. Gomme tout son gouvernement n’était qu’un mouvement expansif du dedans au dehors ou une action politique, il fallait avant tout qu’il fût maître de ses membres, pour s’en servir avec énergie et célérité. 11 ne pouvait donc absolument s’engager dans le mécanisme compliqué de leur vie civile, ni donner à leurs privilèges particuliers la scrupuleuse attention que réclamait leur formalisme républicain. Le monarque, d’uu pas audacieux, écrasa l’ingénieux édifice d’un monde de pygmées. Il fallait que, par l’unité, il se rendît plus facile l’usage de leurs forces. Le tribunal de Malines avait été jusqu’alors une cour in-
I . Au lieu de rortichligrr • plus prévoyants; » la première édition a icet'tschtteifiger « plus longs, plus prolixes. »