DÉMISSION DE GUILLAUME D’OKANGE
Dès l’éLiblissement de l’alliance des Gueux, mais plus sensiblement encore depuis les excès des iconoclastes, l’esprit d’opposition et de division avait tellement pris le dessus dans les hautes et les basses conditions, les partis s’étaient si fort confondus, que la gouvernante avait de la peine à reconnaître ses partisans et ses agents, et qu’à la fin elle ne savait plus trop dans quelles mains elle se trouvait. La marque' distinctive des suspects et des fidèles s’était peu à peu efl'acée, et les limites qui les séjiaraient les uns des autres étaient devenues moins sensibles. Par les changements qu’elle avait été forcée d’introduire dans les lois, à l’avantage des protestants , et qui n’étaient , pour la plupart, que des expédients et des créations du moment, elle avait enlevé aux lois elles-mêmes leur précision, leur force obligatoire, et donné libre carrière à l’arbitraire de toute personne qui avait à les interpréter. De là résulta enfin que , dans la multitude et la diversité des commentaires, 1e sens des lois disparaissait, et que l'intention du législateur était méconnue; que, par suite des rapports intimes qui s’étaient établis entre protestants et catholiques, entre Gueux et royalistes, et qui rendaient assez souvent leurs intérêts communs, les agents du gouvernement profitaient des subterfuges que le vague des lois leur laissait, et se dérobaient à la rigueur de leur mission par des distinctions subtiles. Dans leur opinion , il suffisait de n’être ni rebelle déclaré, ni du nombre des Gueux et des hérétiques, pour se croire en droit de régler sa conduite administrative sur son bon plaisir, et de fixer à son obéissance envers le roi les limites les plus
272 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. arbitraires. Sans compromettre pour cela leur responsabilité, les gouverneurs, les employés supérieurs et inférieurs, les magistrats (les villes et les commandants des troupes étaient devenus très-négligents dans leur service, et, se promettant l’impunité, usaient envers les rebelles et leur parti d’une funeste indulgence, qui rendait inefficaces toutes les mesures de la gouvernante. Cette disposition peu sûre de tant d’hommes importants dans l'État eut cette fâcheuse conséquence, que les esprits remuants comptaient trouver un appui beaucoup plus fort qu’ils n’avaient réellement sujet de l’espérer, parce qu’ils regardaient comme étant de leur parti tout homme qui ne prenait que tièdement celui de la cour. Comme cette fausse opinion les rendait plus entreprenants, l’effet était à peu près le même que si elle eût été vraiment fondée, et les vassaux incertains furent par là presque aussi nuisibles à la cause du roi que ses ennemis déclarés, sans qu’on osât agir contre eux avec une égale sévérité. Il en était surtout ainsi du prince d’Orange, des comtes d'Egmont, de Bergues, de Iloogstraeten , de lioorn et de plusieurs autres membres de la plus haute noblesse. La gouvernante sentait la nécessité d’amener ces sujets équivoques à une explication , afin de ravir aux rebelles leurs appuis imaginaires ou de démasquer les ennemis du roi. Cela était alors d’autant plus urgent qu’elle devait mettre en campagne une armée et se voyait forcée de confier des troupes à plusieurs d’entre eux. Elle fit pour cet effet rédiger un serment par lequel on s’engageait à aider aux progrès de la religion catliolique romaine, à poursuivre les iconoclastes, à contribuer de toutes ses forces à l’extirpation des hérésies de toute espèce. On s’obligeait à traiter tout ennemi du roi comme le sien propre, et à se laisser employer, sans distinction , contre tous ceux que la gouvernante désignerait au nom du roi. Par ce serment, elle n’espérait pas pénétrer au fond des cœurs, et moins encore les enchaîner, mais il devait lui servir de prétexte légal pour éloigner les suspects, tirer de leurs mains, s’ils se refusaient à le prêter, une autorité dont ils pouvaient abuser, et, s’ils le violaient, les livrer au châtiment. Ce serment fut imposé par la cour à tous les chevaliers de la Toison, à tous les hauts et bas fonctionnaires, à toupies employés et magistrats, à tous les officiers de l’année, et indistinctement
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LIVRE QUATRIÈME, à tous ceux auxquels on avait conlié quelque charge dans la république. Le comte de Mansfeld fut le premier qui le prêta publiquement à Bruxelles, dans le conseil d’État; son exemple fût suivi par le duc d'Arschot , le comte d'Egmont ' , les comtes de .Megen et Barlaimont. Iloogstraeten et Hoorn cherchèrent par adresse à s’en dispenser. Le premier était encore piqué d’une marque de méfiance que la régente lui avait récemment donnée à l’occasion de son gouvernement de Malines. Sous prétexte que .Malines ne pouvait se passer plus longtemps de son gouverneur, et que la présence du comte n’était pas moins nécessaire à Anvers, elle lui avait retiré la première de ces provinces, et l’avait donnée k un autre, dont elle était plus sûre. Hoogstraeten lui témoigna sa reconnaissance d’avoir bien voulu le soulager d'une de ses charges , et ajouta qu’elle mettrait le comble à sa gratitude si elle le délivrait encore de l’autre. Le comte de Hoorn, fidèle à sa résolution, vivait toujours dans un de scs domaines, dans la ville forte de Weerdt, sans prendre aucune part aux affaires. Gomme il avait quitté le service de l’État et qu’il ne se croyait plus obligé en rien envers la république et le roi , il refusa le .serment , et il paraît qu’on finit par l’en dispenser*.
On laissa le choix au comte de Bréderode, ou de prêter le serment demandé, ou de renoncer au commandement de l’escadron qu’on lui avait confié. Après beaucoup de vaines excuses, tirées de ce qu’il ne remplissait dans l’État aucun office public , il prit enfin le dernier parti, et par là il évita un parjure *.
On avait tenté inutilement d’obliger à ce serment le prince d’Orange, qui semblait avoir besoin plus que tout autre d’elTacer ainsi le soupçon qui pesait sur lui depuis longtemps, et de qui l’on pouvait exiger cet engagement avec la plus grande apparence de justice, à cause du grand pouvoir qu’on était forcé de laisser dans ses mains. Envers lui on ne pouvait procéder avec le môme laconisme qu’envers Bréderode et ses pareils, et la démission volontaire qu’il offrait de toutes ses charges ne satisfaisait pas la gouvernante, qui prévoyait parfaitement combien cet homme serait dangereux pour elle, alors surtout qu’il