‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 143 sur 228 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

la classe nombreuse, riche et puissante, du clergé catholique, qui était déjà à moitié gagnée avant ce funeste incident; et chaque jour la ligue elle-même se voyait enlever adroitement par la gouvernante plusieurs de ses membres.

Toutes ces considérations réunies firent résoudre au prince de remettre à un temps plus heureui un projet auquel les conjonctures présentes n’étaient pas favorables, et de quitter un pays où son séjour prolongé ne pouvait plus rien réparer, et lui apprêtait à lui-même une perte certaine. Sur les sentiments de Philippe II à son égard, aimés tant d'informations reçues, tant de preuves de sa défiance, tant d’avis de -Madrid, il ne pouvait plus avoir aucun doute. S’il en avait conservé , l’armée formidable qu’on équipait en Espagne, et que devait commander non pas le roi, comme on en faisait courir le fau.t bruit, mais, comme il le savait fort bien, le duc d’Albe, l’homme qui lui était le plus opposé, l’aurait tiré bientôt de son incertitude. I.Æ prince avait lu trop profondément dans 1e cœur humain et dans l'âme de Philippe II, pour croire à une réconciliation sincère avec ce monarque, après s’en être une fois fait craindre. Il jugeait d’ailleurs trop bien sa propre conduite pour compter, comme son ami Egmont, récolter auprès du roi une reconnaissance qu’il n’avait pas semée*. Il ne pouvait donc attendre de lui que des sentiments hostiles, et la prudence lui conseillait de se dérober à leur explosion par une prompte fuite. Il avait jusqu’alors obstinément refusé le nouveau serinent qu’on lui demandait, et toutes les exhortations écrites de la gouvernante avaient été sans effet. Enfin elle lui dépêcha à Anvers son secrétaire intime Berti , pour parler fortement à sa conscience, et lui représenter toutes les fâcheuses conséquences qu’une si brusque retraite du service du roi attirerait après elle sur le pays, aussi bien que sur sa propre réputation. Le refus du serment demandé, lui faisait-elle dire par son envoyé, avait déjà jeté une ombre sur son honneur, et donné au bruit général qui lui imputait des intelligences ai’ec les rebelles une apparence de vérité, que cette violente démission changerait en une complète certitude.

1. La première Wiiion ajoute ici : « Et il avait trop bonne opinion de la dissimulation do t’bilippe pour pouvoir jamais se flatter de lui avoir fait illusion. »

11 n’appartenait d’ailleurs qu’au maître de congédier son serviteur, et non au serviteur de quitter son maître. L’envoyé de la gouvernante trouva le prince dans son palais à Anvers, déjà tout à fait mort aux affaires publiques, à ce qu’il paraissait, et enseveli dans scs ad'aires particulières. Il a refusé de prêter le serment demandé, répondit-il en présence de lloogstraeten , parce qu’il ne se souvient pas qu’une pareille proposition ait jamais été faite avant lui à un gouverneur; parce qu’il s’est déjà engagé, une fois pour toutes, envers le roi, et qu’ainsi il avouerait d’une manière tacite , par ce nouveau serment, qu’il a violé le premier. Il a refusé de le prêter, parce qu’un serment antérieur lui commande de défendre les droits et les privilèges du pays , et qu’il ne peut savoir si le nouveau ne lui imposera jjas des actes qui seraient contraires au premier; parce que dans ce nouveau serment qui lui fait un devoir de servir contre toute personne, sans exception, qu’on lui nommerait, on n’excepte pas même l’empereur, son suzerain, contre lequel il ne peut cependant, en sa qualité de vassal, porter les armes. Il a refusé de le prêter, parce que ce serment pourrait l’obliger de mener au supplice ses amis et ses parents, ses propres fils et même son épouse, qui est lutliérienne. En vertu de ce serment il devrait se soumettre à tout ce qu’il plairait au roi d’attendre de lui; mais le roi pouvait attendre de lui des choses qui lui faisaient horreur; et la dureté avec laquelle on agissait maintenant et avait toujours agi envers les protestants avait depuis longtemps révolté son cœur. Ce serment était en opposition avec ses sentiments d’humanité , et il ne pouvait le prononcer. A la lin, il laissa échapper, avec un signe d’amertume, le nom du duc d’Albe, et aussitôt après il se tut '.

llerti répondit, article, par article, à toutes ces objections. On n’avait encore demandé un pareil serment à aucun gouverneur avant lui , parce que les Provinces ne s’étaient jamais trouvées dans une pareille situation. On ne demandait pas ce serment parce que les gouverneurs auraient violé l’autre, mais pour leur remettre plus vivement en mémoire ce premier serment, et ranimer leur activité dans cette conjoncture pressante. Ce

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