LIVRE QUATRIÈME
«[ue je me dois à moi-même — Eli bien, soit , s’écria le prince avec amertume et avec une douleur profonde, risque-toi donc sur la foi de cette reconnaissance royale! Mais un triste pressentiment me dit, et fasse le ciel qu’il me trompe! que c’est toi, Egmont, qui seras le pont par lequel les Espagnols entreront dans le pays, et qu’ils rompront lorsqu’ils l’auront passé. « Après avoir dit ces mots, il l’attira à lui avec tendresse, le pressa ardemment et fortement dans ses bras. Il tint les yeux longtemps fixés sur lui, comme si ce devait être la dernière fois de sa vie ; des larmes lui échappèrent ; ils ne se revirent jamais'.
Dès le jour suivant, le prince d’Orange écrivit à la gouvernante sa lettre d’adieu, dans laquelle il l’assurait de son respect éternel, et la priait encore une fois d'interpréter favorablement sa démarche actuelle ; ensuite il se rendit avec ses trois frères et toute sa famille dans la ville de Bréda, où il ne s'arrêta que le temps nécessaire pour mettre en ordre quelques alfaires particulières. Son lils aîné, Philippe-Guillaume, resta seul à l’université de Louvain, parce qu’il le croyait assez en sûreté sous la protection des francliises du Brabant et des privilèges de l’ac.adémie : imprévoyance qui, si réellement elle n’était pas calculée, ne peut guère se concilier avec la saine opinion qu’il avait exprimée, en tant d’autres circonstances, du caractère de son adversaire. A Bréda, les chefs des calvinistes lui demandèrent encore une fois s’il restait pour eux de l’espérance ou si tout était perdu sans ressource. Le prince leur répondit qu’il leur avait autrefois donné le conseil, et qu'il le leur donnait encore, d’accéder à la confession de foi d’Augsbourg: alors ils seraient assurés du secours de l'Allemagne. .Mais, s’ils persistaient à ne vouloir pas y entendre, il leur conseillait de lui fournir six cent mille florins, ou même davantage s’ils pouvaient. « La première proposition, répondirent-ils, répugne à notre conviction et à notre conscience. • Pour l’argent, peut-être trouverait-on moyen de s’en procurer, s’il voulait seulement faire connaître à quel usage il l’emploierait. « Fort bien ! s’écria le prince avec dépit ; s’il faut que je fasse connaître cet emploi, il devient, par cela même.
1. Thiian., 5Î7. — Strad., 183. — Ucteron, 95. — Burgund., 470, 471. — .Meurs., 28.
280 HISTUIRK DK l.A RÉVOLTE DES PAYS-RAS. impossible. » Là-dessus il rompit aussitôt la conférence, et congédia peu après les députés. On lui a reproché d’avoir dissipé ses biens, et d'avoir favorisé les nouveautés à cause de ses dettes accablantes; mais il a assuré qu’il jouissait encore de soixante mille florins de revenu. Cependant, avant son départ, il se lit avancer par les états de Hollande vingt mille florins, pour lesquels il leur engagea quelques domaines. On ne pouvait se persuader qu’il eût ainsi cédé sans résistance à la nécessité et renoncé à toute tentative ultérieure ; mais personne ne savait quelle était sa pensée secrète, personne n’avait lu dans son àme. Ouelques-uns lui demandèrent comment il avait dessein de se comporter à l’avenir envers le roi d’Espagne : • Paisiblement, répondit-il, à moins qu'il ne s’attaque à mon honneur ou à mes biens. » Aussitôt après, il quitta les Pays-Bas, pour aller vivre tranquillement dans sa ville natale de Dillcmbourg, au duché de Nassau : plusieurs centaines soit de ses serviteurs, soit de compagnons volontaires, s’en allèrent avec lui en Allemagne. Il fut bientôt suivi par les comtes de Iloogstracten , de Kuilembourg, de Bergues, qui aimèrent mieux partager avec lui un exil volontaire, qu’affronter imprudemment une destinée incertaine. Avec lui la nation voyait s’éloigner son bon ange ; un grand nombre l’avaient adoré; tous l’avaient respecté. Avec lui tombait le dernier appui des protestants; cependant ils espéraient plus de ce fugitif que de tous les autres ensemble qui étaient restés. Les catholiques eux-mêmes ne le voyaient pas sans douleur s’éloigner. Pour eux aussi il s’était oppo.sé à la tyrannie ; assez souvent il les avait protégés contre leur propre Église; il en avait arraché un grand nombre au zèle sanguinaire des sectes. Seulement quelques pauvres âmes, parmi les calvinistes, qu’il avait scandalisées en leur proposant d’adhérer à la confession d’Augsbourg, fêtèrent par de secrètes actions de grâces le jour où l’ennemi de leur salut s’était éloigné *.
1. Meicren, 100. — Meurs., Cuit. Àuriac,, 34. — Roidan., 5. — Crut., ‘JG.