‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 161 sur 228 · Strad., I. c · texte numérisé non relu

Strad., I. c

LIVRE QUATRIÈME, quérir sur les événements que par une persévérante habileté , remporterait facilement sur elle le prix de la célérité , et triompherait par des succès plus rapides de son mérite réel, mais moins éclatant. Depuis la retraite du ministre Granvelle , elle avait goûté tout le charme de l’indépendance , et les hommages flatteurs de la noblesse , qui la laissait d’autant plus se complaire dans l’apparence du pouvoir qu’elle lui en dérobait davantage la réalité, avaient peu à peu égaré sa vanité à un tel point, qu’elle avait enfin éloigné d’elle, par sa froideur, jusqu’à son serviteur le plus loyal, le conseiller d’État Viglius, qui ne lui disait jamais que la vérité. Maintenant elle devait tout à coup souffrir à ses côtés un surveillant de ses actions, associé à son pouvoir , si même ce n’était pas un maître qu’on lui imposait ; dont l'esprit altier, opiniâtre , impérieux , étranger aux ménagements du langage des cours , préparait à l’amour-propre do la gouvernante les plus mortelles blessures. Vainement , pour empêcher sa venue, avait-elle invoqué toutes les raisons de la politique , représenté ou fait représenter au roi que la ruine totale du commerce néerlandais serait la suite inévitable de ce cantonnement des Espagnols ; vainement s’était-elle appuyée sur la paix déjà rétablie dans le pays et sur ses propres mérites au sujet de cette paix, qui lui donnaient droit à une meilleure récompense, que de livrer à un étranger nouveau venu les fruits de ses efforts, et de voir anéanti par une conduite opposée tout le+ien qu’elle avait fait. Môme après que le duc avait déjà passé le mont Cenis, elle avait fait encore une tentative, pour le déterminer du moins à une réduction de son armée ; mais cet effort avait été superflu, comme tous les autres, parce que le duc s’appuyait sur les ordres qu’il avait reçus. Elle voyait maintenant son approche avec le plus vif chagrin , et les larmes de l’amour-propre blessé se mêlaient à celles qu’elle versait pour la patrie '.

Ce fut le 22 août 1567 que le duc d’Albe parut aux portes de Bruxelles. Son armée fut aussitôt mise en garnison dans les faubourgs , et son premier soin à lui-même fut de rendre ses respectueux hommages à la sœur de son roi. Elle le reçut

1. Meteren, 104. — Burgund.,4t0.— Strad.,200.— Fiÿi. adHopper. fpist. iv, V, MX.

304 HISTOTRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. comme une malade , soit que l'afTront qui lui était fait l'eût réellement saisie au point d’affecter sa santé , soit , plus vraisemblablement , qu’elle eût choisi ce moyen pour blesser l’orgueil du duc et amoindrir en quelque chose son triomphe. Il lui remit des lettres du roi, qu’il avait apportées d’Espagne pour elle , et lui présenta une copie de sa propre commission-, où lui était conlié le commandement en chef de toutes les troupes néerlandaises, en sorte que l’administration des affaires civiles semblait rester en partage, comme auparavant, à la gouvernante. Mais .^aussitôt qu’il se vit seul avec elle, il pro- . duisit une nouvelle commission , qui disait tout autre chose que la première. En vertu de cette nouvelle patente, le pouvoir lui était remis de faire la guerre comme il le trouverait bon , de construire des forteresses , de nommer et déposer à son gré les gouverneurs des provinces , les commandants des villes et les autres officiers royaux; de faire des enquêtes sur les troubles passés, d’en punir les auteurs et de récompenser ceux qui étaient demeurés fidèles. Des pleins pouvoirs de cette étendue , qui faisaient de lui presque un souverain , et surpassaient de beaucoup ceux dont Marguerite était elle-même investie , la consternèrent au dernier point, et il lui fut dilficile de cacher la blessure de son âme. Elle demanda au duc s’il n’avait point peut-être une troisième commission ou des ordres particuliers en réserve , qui allassent encore plus loin , et fussent rédigés en termes plus précis. 11 en convint d’une manière assez claire , mais il donna , en même temps, à entendre que ce serait trop de détails pour le jour présent, et qu’il valait mieux les différer jusqu’à un temps et une occasion plus convenables. Dès les premiers jours de son arrivée , il fit présenter aux conseils et aux états une copie de la première instruction , et la fit imprimer , afin qu’elle parvint plus tôt dans les mains de chacun. Comme la gouvernante occupait le palais , il se logea provisoirement à l’hôtel de Kuilembourg , le même où la confédération des Gueux avait reçu son nom , et devant lequel , par une vicissitude étonnante des choses humaines, la tyrannie espagnole arborait maintenant ses insignes '.

1. Stracl., Î03. — Meleren, tOa. — Heurs.. Cui(. tunne., lib. IV, 38.

IJVRE QUATRIÈME.

Alors régnait dans Bruxelles un silence de mort, qui n'était interrompu, de moments en moments, que par le bruit inaccoutumé des armes. Ije duc n’était dans la ville que depuis quelques heures, quand ses satellites, comme une meute lâchée, se répandirent dans toutes les directions. Partout des visages étrangers, des rues désertes, toutes les maisons fermées au verrou, tous les divertissements suspendus, toutes les places publiques abandonnées : la capitale tout entière comme un pays où la peste a passé. Sans s’arrêter, comme auparavant, pour converser ù loisir ensemble , les amis passaient à la hâte devant leurs amis; OR doublait le pas, aussitôt qu’un Espagnol paraissait dans les rues. On frémissait à chaque bruit, comme si un sergent de justice eût déjà frappé à la porte; les nobles se tenaient chez eux dans une attente inquiète; on évitait de se montrer en public, pour ne pas venir en aide à la mémoire du nouveau gouverneur. Les deux nations semblaient avoir échangé leurs caractères ; l'Espagnol était maintenant causeur, et le Brabançon était muet, la déliance et la peur avaient fait fuir sa bonne humeur et son enjouement, une gravité forcée réprimait jus-qu’au jeu de 1a physionomie. A chaque instant on craignait de se sentir accablé par le coup fatal. Depuis que la ville avait dans ses murs le général espagnol , elle était comme le malheureux qui a vidé la coupe empoisonnée, et attend de moment en moment, avec une angoisse tremblante, l’effet mortel du breuvage.

Cette anxiété universelle des esprits avertit le duc de mettre promptement à exécution ses desseins, avant qu’on les prévint par une fuite opportune. Son premier soin devait être de s’assurer des grands les plus suspects, afin d’enlever, une fois pour toutes, à la faction ses chefs, et ses appuis au peuple, dont il voulait opprimer la liberté. Par une menteuse affabilité, il avait réussi à endormir leur première crainte, et à rendre au comte d’Egmont,.en particulier, toute sa première sécurité: en quoi il se servit avec adresse de ses fils Ferdinand et Frédéric, dont l’affabilité et la jeunesse sympathisaient plus aisément avec le caractère flamand. Par cette habile' conduite, il obtint que le comte de Hoorn, qui jusque-là avait jugé plus prudent de voir de loin les premières salutations, se laissât séduire par l’heureux

scimj-EB. — msr.

306 HISTOIUE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-RAS. succès de son ami , et attirer à Bruxelles. Quelques gentilshommes, à la tèle desquels se trouvait Egmont , commencèrent môme à reprendre leur ancienne vie joyeuse, sans que le cœur toutefois y fût tout entier, et sans trouver beaucoup d’imitateurs. L’hôtel de Kuilembourg était sans cesse assiégé par une foule de visiteurs, qui se pressaient autour de la personne du nouveau gouverneur, et faisaient briller une gaieté d’emprunt sur leurs visages altérés par la crainte et l’inquiétude. Egmont surtout se donnait l’apparence d’entrer dans celte maison et d’en sortir le cœur léger; il traitait les (ils du duc et se laissait traiter par eux. Ceiiendant le duc fit réllexion qir’une si belle occasion d’exécuter son projet pourrait bien ne pas se présenter une seconde fois, et qu’une seule imprudence sufîirait pour troubler cette sécurité , qui livrait d’elle-méme dans ses mains les deux victimes; mais il fallait encore que le troisième personnage , que Iloogstraeten fût pris dans le même filet : en cons«-quence il l’appela à Bruxelles, sous un prétexte plausible d’alfaires. En môme temps qu’il voulait arrêter lui-même à Bruxelles les trois comtes, le colonel de I>odrona devait se saisir, îi Anvers, du bourgmestre Strahlen, ami intime du prince d’Orange, et suspect d’avoir favorisé les calvinistes. Un autre oflicier devait arrêter le secrétaire intime et gentilhomme du comte d’Egmont, Jean Gasembrot de Beckerzeel, et avec lui quelques secrétaires du comte de Hoorn , et s’emparer de leurs pa])iers.

Quand vint le jour fixé pour l’accomplissement de ce projet, le duc fit appeler auprès de lui tous les conseillers d'Etat et les chevaliers , comme s'il avait eu à conférer avec eux sur les affaires publiques. A celte séance assistèrent, du côté des Néerlandais, le duc d’Arschot, les comtes de Mansfeld, de Barlaimnnt, d’Aremborg; et du côté des Espagnols, Vitelli, Serbellon et Ibarra. liejeune comte de Mansfeld parut aussi à celte réunion ; mais un signe de son père l’avertit de disparaître au plus tôt , et de se dérober par une prompte fuite au malheur qui le menaçait, comme ancien membre de l’alliance des Gueux. Le duc s'attacha A traîner la délibération en longueur, pour attendre les courriers d’Anvers qui devaient lui apporter la nouvelle de l’arrestation des autres personnes désignées. Pour le faire avec

LIVnK QUATRIÈME, moins de soiipron , il appela à la séance l'ingénieur Paciotto , qui lui présenta les plans de quelques forteresses. Enlin il fut avisé que l’entreprise de Lodrona avait heureusement réussi, sur quoi il roiii|)it sans affectation la conférence et congédia les conseillers d’État. Le comte d’Egmont voulut alors passer dans l'appartement de don Ferdinand, pour acliever avec lui une partie de jeu qu'il avait commencée, quand le capitaine des gardes du duc, Saiicho d'.\vila, se présenta devant lui et, au nom du roi , lui demanda son épée. Aussitôt il se vit entouré d'une troupe de soldats espagnols, qui, selon la consigne, parurent tout à coup et s’élancèrent du fond de la chambre. Le coup très-inattendu le saisit si violemment, qu’il perdit quelques moments la parole et la présence d’esprit ; mais il se remit bientôt: avec une contenance tranquille, il prit son épée à son côté , et dit, en la remettant aux mains de l’Espagnol : « Ge fer a défendu quelquefois non sans succès la cause du roi. > Dans le môme temps, un autre officier espagnol s’assurait du comte de Hoorn, qui, sans aucun soupçon du danger, voulait s’en retourner chez lui. Sa première question fut de s’informer du comte d’Egmont. Ijorsqu'on lui répondit que, dans ce môme instant, son ami était traité comme lui, il se rendit sans résistance. « Je me suis laissé conduire par lui, s’écria-t-il; il'est juste que je partage son sort. » Les deux comtes furent gardés dans deux chambres séparées. Tandis que cela se passait dans la maison, toute la garnison était sortie de ses quartiers, et elle se tenait sous les armes devant l'iiùtel de Kuilembourg. Personne ne savait ce qui s’y était }iassé; une mystérieuse terreur parcourut tout Druxelles, jusqu’à ce qii’enlin la rumeur répandit cette malheureuse nouvelle. Elle frappa tous les habitants, comme si chacun d'eux eût été lui-rnéme la victime. Chez un grand nombre il y avait plus de colère pour l’aveuglement d’Egmont que de pitié pour son sort; tous se réjouissaient que Guillaume d’Orange eût échappé. *On dit aussi que le premier mouvement du cardinal Granvelle, (juand on lui annonça dans Rome cette nouvelle, fut de s'informer si l’on tenait aussi le Taciturne. Comme on lui dit que non, il secoua la tête : * Eh bien! on n’a rien absolument, dit-il, puisqu’on a laissé échapper le Taciturne. » La fortune fut plus propice au comte de Hoogstraeten,

que le bruit de cet événement surprit, comme il se rendait à Bruxelles, parce qu’il avait été obligé, pour raison de santé, de voyager plus lentement. Il retourna sur ses pas à la hâte, et il échappa heureusement à sa perle'.

Immédiatement après son arrestation, on arracha au comte d’Kgmont un ordre écrit de sa main au commandant de la citadelle de Gand, par lequel il fallut qu’il lui signiliùt de livrer la forteresse au colonel espagnol Alphonse d'ülloa. Ensuite les deux comtes, après avoir été détenus pendant quelques semaines à Bruxelles, chacun à part, furent conduits, sous une escorte de trois mille soldats espagnols, dans la ville de Gand, où ils demeurèrent prisonniers jusque bien avant dans l’année suivante. On s’était en même temps emparé de tous leurs papiers. Beaucoup de personnes de la première noblesse, que la trompeuse affabilité du duc d’Albe avait induites à rester, subirent le môme sort , et ceux qui avaient été pris les armes à la main avant l’arrivée du duc furent sans plus de retard livrés au supplice. A la nouvelle de l’arrestation d’Egmont, environ vingt mille personnes s’exilèrent encore, outre les cent mille qui s’étaient déjù mises à l’abri, et qui n’avaient pas voulu attendre l’arrivée du général espagnol. Nul ne se croyait plus en sûreté’, depuis qu’on s’était attaqué ù une si noble vie’; mais un grand nombre eurent à se repentir d’avoir différé aussi longtemps cette résolution salutaire; car la fuite leur était rendue chaque jour

1. Meteren, 108. — Slrad., 204, 205. — Meurs., CuiJ. Auriae.f 39. — UiH. gth%. des Prov.-Vnies, III, 112 (t. V, p. 172. 173 de l’édit, fraiiç.).

2. Une grande partie de ces fugitifs servit à renforcer Tarmée des huguenots, qui avaient pris prétexte du passage de Tarméc espagnole à travers la Lorraine pour réunir leurs forces, et qui pressaient alors extrêmement le roi Charles IX. Par ce motif, la qpur de France se crut en droit de réclamer des subsides auprès de la gouvernante des Pays-Bas. Les huguenots, disait*on, avaient cousi* dérë la marche de l’armée espagnole comme une conséquence de la convenu tion verbale conclue contre eux, à Bayonne , entre les deux cours, et avaient été par là tirés do leur sommeil. La cour d’Espagne était donc tenue à bon droit d’aider le roi de France à se tirer d’un embarras dans lequel il n’étaii tombé que par la marche des Espagnols. Aussi le duc d'Allic cnvoya-t<il, en effet, le comte d’Aremberg avec des forces considérables, pour .sc joindre en Franco à L’armée de la reine mère, et il oiïrit même do les commander en personne, ce dont on le pria de sc dispenser. — Slrad., 2ü0. — Thuan., Ml. (.Vote de l'auteur.)

3. Dans la première édition : « A une vie si innocente, si sacrée. »

MVnE QU ATR If; ME.

]ihis difficile, parce que le duc fit fermer tous les porls et défendit l’émigration sous peine de mort. .Vlors on trouva heureux ces mendiants qui avaient abandonné fortune et patrie pour ne rien sauver que leur vie et leur liberté

1. Meurs., Cnil. Auriae., 40. — Thuan., 539. — Mctcren, lOS. — llisl. gcn. des rrov.-Vnies, 113 (l. V, p. 173, 174).

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