‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 171 sur 228 · DU COMTE LAMORAL D’EGMONT · texte numérisé non relu

DU COMTE LAMORAL D’EGMONT

Le souvenir du comte d’Egmont, de cet homme si remarquable , dans l'histoire des Pays-Bas, par les batailles de Saint- Quentin et de Gravelines et par sa tin malheureuse, de cette première grande victime qui tomba pour la liberté néerlandaise sous le gouvernement sanguinaire du duc d’Albe, a été récemment ranimé par la tragédie de ce nom. Un récit de sa vie, puisé h des sources dignes de foi, pourrait intéresser, je pense, plus d'un lecteur, et cela d’autant plus que la vie publique de ce personnage est liée de la manière la plus étroite à l’histoire de son peuple.

Lamoral, comte d'Egmont et prince de Gavre, naquiten 1523.

1. A la suite de VlUstoire inachevée de la Jlf^roîte dee Pays-BaSy sont placés, dans les OEutres complètes y sous le titre de Suppléments , deux autres morceaux de Schiller qui auraient pu trouver leur place dans !o cours de I histoire, si Fauteur Favait continuée. Le premier est intitulé : Profp* el exécution des comtes d'Egmont et de Hoorn; le second : Siège d’Anreri par te prince de Parme, dans les années 158^ et !5R5. Do ces deux morceaux, le premier n'est que la seconde et plus courte moitiéd'unc biographie complète du comte d'Kgmont que Schiller publia dans le huitième cahier de la Thaite, en 1789, et que nous donnons ici tout entière. Elle ne renferme qu’un petit nombre cîe passages qui fassent vraiment ilouble emploi avec quelques pages de 17fistoirc de la Becolte des Pays- Bas. Voyez, p. 340, une note qui indique où c'>mmcnce le morceau inséré dans les 0£,'uirei complètes.

326 JIISTOIRE DE hX RfiVOI.TE RES PAYS-RAS.

.Son père était Jean d’Ejniont, chambellan au service de l’empereur; sa mère, Françoise, princesse de Luxembourg. Sa famille, l’une des plus nobles des l’ays-Iîas, descendait des ducs de Gueldre, qui avaient longtemps maintenu leur indépendance avec opiniâtreté contre la maison de Bourgogne et d’Autriche, mais avaient enfin dû succomber à la supériorité de Charles-Quint; elle remontait même jusqu’aux anciens rois frisons. Très-jeune encore, Egmont entra au service militaire de l’empereur, et se forma, dans les guerres do ce monarque contre la France, à son rôle futur de grand capitaine. En 1544, il épousa, à la diète de Spire et en présence de l’empereur, Sabine, palatine de Bavière, soeur de Jean, électeur palatin, laquelle lui donna trois princes et huit princesses. Deux ans après, dans un chapitre que l’empereur tint à Utrecht, il fut créé dievalier de la Toison d’or. ■

La guerre de France, qui éclata de nouveau sous Philippe II, en 1557, ouvrit au comte d’Egmont la carrière de la gloire. Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, qui commandait, comme généralissime, l’armée combinée anglo-espagnole et néerlandaise, avait investi Saint-Ouentin, en Picardie, et le connétable de France s’avançait avec une armée de trente mille hommes et l’élite de la noblesse française, pour dégager cette ville. Un marais profond séparait les deux armées. I.,e général français réussit, après avoir canonné le camp du duc de Savoie, et forcé ce dernier de quitter sa position , à jeter quelques centaines d’hommes dans la place. Mais, comme l’armée espagnole était d’environ soixante mille hommes, et, par conséquent, deux fois aussi forte que la sienne, le connétable se contenta d’avoir renforcé la garnison de Saint-Ouentin, où l’amiral de Coligny était aussi entré à la faveur de la nuit, et il se disposa à la retraite. .Mais c’était précisément là ce qu’on redoutait dans le conseil de guerre des Espagnols , qui fut tenu dans le quartier d’Egmont. Egmont, que sa bravoure naturelle entraînait et que le nombre inférieur des ennemis rendait encore plus ardent, opina chaudement pour qu’on attaquât les Français et hasardât une bataille.

Cet avis, bien qu’il fût combattu par beaucoup de membres du conseil, l’emporta. Le 10 août, jour de la Saint-Laurent, le duc conduisit l’armée par un étroit passage, qui était mal gardé par

si; P PLKMENï.

les onncmis et fut aussitiU abandonné. Egmont, avec sa cavalerie légère, formait l’avant-garde; le comte de lloorn le suivait avec mille cavaliers pesamment armés; après lui venait la cavalerie allemande, forte de deux mille chevaux, sous la conduite des ducs Kric et Henri de Brunswick; le duc de Savoie en personne fermait la marche avec l’infanterie. L’armée française avait commencé sa retraite, mais la cavalerie d’Egmont la poursuivit si ardemment, qu’elle l’atteignit à trois lieues de Saint-Quentin. Les ^■ée^landais s’élancèrent de tous côtés sur l’ennemi avec une telle impétuosité, qu’ils renversèrent ses premiers rangs, rompirent l’ordre de bataille et mirent en fuite toute l’armée. 'Trois mille Français restèrent sur la place; le duc de Bourbon fut tué d’un coup de feu, et, outre le connétable, qui fut jeté, blessé, à bas de son cheval et pris avec ses deux fils, plusieurs membres de la première noblesse de France tombèrent au pouvoir des vainqueurs. ]je camp fut emporté, et l’on lit un grand nombre de prisonniers. Dans cette belle victoire, que la prise de Saint-Quentin suivit immédiatement, Egmont eut le double mérite d’avoir conseillé la bataille et de l’avoir gagnée lui-même en grande partie.

Bientôt le duc do Guise, rappelé d’Italie, changea la fortune de la guerre et releva les armes françaises. Calais fut enlevé par lui aux .\nglais; une armée française ravagea le Luxembourg^ et la Flandre fut inquiétée par le maréchal de Tliermes. Pliilippe envoya contre ce dernier le comte d'Egmont à la tête de douze mille hommes de pied et de deux mille chevaux. Iæ maréchal voulait, après avoir brôlé Dunkerque, se retirer le long de la côte vers Calais, quand Egmont tomba sur lui juste au mo- • ment où il allait passer la petite rivière d’Aa, près de Gravelines, le 13 juillet 1558. Les Français, forts de dix mille fantassins et de quinze cents cavaliers, le reçurent, en ordre de bataille, avec un feu meurtrier, de sorte que, dès la première attaque, Egmont eut son cheval tué sous lui. Néanmoins, il poussa en avant avec fureur, et comme la large plaine sablonneuse où l’on était aux prises favorisait le combat, il s’éleva une lutte désespérée, où l’on se battait homme contre homme, cheval contre cheval, et telle qu’on pn a vu peu d’exemples dans les temps modernes. Penduut un assez long temps, la victoire de-

meura douteuse entre ces deux armées également braves et éprouvées, jusqu’à ce qu’enfm, par un heureux hasard, elle fut décidée en faveur des Néerlandais.

Le bruit de l’artillerie avait attiré quelques vaisseaux anglais, que la reine Marie avait envoyés croiser près de cette côte, pour chasser les ennemis du détroit, entre Dunkerque et Calais; et, comme c’étaient en général de petits bâtiments, ils purent s’approcher assez de la terre pour atteindre, avec la grosse artillerie, une aile des Français. Bien que le dommage qu’ils causaient fût peu de chose, parce que leur trop grand éloignement rendait presque nul l’elTet de leur artillerie, et qu’ils atteignaient, sans distinction, amis et ennemis, leur intervention inattendue ne laissa pas de consterner l’une des deux armées et de relever le courage de l’autre. Le comte d’Egmont, à qui cela n’échappa point , lança à l’improviste scs cavaliers allemands , de derrière les dunes, sur le flanc de la cavalerie française, qui commença à plier; sur quoi la cavalerie bourguignonne attaqua plus vivement, rompit l’ordre de bataille et jeta le désordre dans toute l’infanterie. Quinze cents ennemis demeurèrent sur la place, sans compter ceux qui tentèrent de se sauver à la nage et furent noyés par les Anglais. De Thermes et ses meilleurs officiers, tous blessés, furent forcés de se rendre. Des drapeaux, l’artillerie, outre tout le butin fait jusque-là par les Français, restèrent au pouvoir du vainqueur. Un sort bien plus funeste attendait ceux qui avaient échappé à la bataille et qui tombèrent dans les mains des paysans flamands. Ceux-ci, à qui le pillage et l’incendie de leurs villages avaient inspiré une extrême fureur contre les Français, se jetèrent, avec un ressentiment meurtrier, sur les fugitifs sans défense; les femmes elles-mêmes, si nous en croyons Strada , leur donnaient la chasse par bandes , les déchiraient avec leurs ongles ou les assommaient lenfcment à coups de bâton. Aussi de tous ceux qui avaient brûlé Du.nkerque n’en échappa-t-il presque pas un seul. Les Anglais en envoyèrent à leur reine, à Londres, deux cents, qu’ils avaient pris vivants, pour mettre par là hors de doute la part qu’ils avaient eue à 1a victoire. Du côté des Néerlandais, on ne compta pas quatre cents morts. La prompte reprise des villes perdues fut le premier fruit de celte glorieuse victoire, dans laquelle Bgniont

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avait joint lo mérilc d’un gf^néral à la bravoure d’un simple soldat.

Les défaites de Saint-Quentin et de Gravelines rendirent Henri II très-enclin à la paix, qui fut conclue, en effet, l’année suivante, 1559, à Cateau-Cambrésis.

La cavalerie néerlandaise s’était surtout distinguée dans ce combat, et toute la gloire en revint au comte d’Egmont, qui l’avait commandée. Les villes de Flandre, qui, dans une paix florissante, se remettaient des maux de la guerre, dont elles avaient été le théâtre, étaient particulièrement reconnaissantes de ce bienfait envers Egmont, dont la valeur avait arraché cette paix à l’ennemi. Son nom était dans toutes les bouches, et la voix publique le proclamait 1e héros de son temps. Philippe II lui-méme dérogea à son orgueil espagnol au point de se reconnaître publiquement le débiteur d’Egmont et de promettre de s’acquitter dignement de cette obligation.

Peu de temps après la conclusion de la paix, le roi s’apprêta à quitter les Pays-Bas et à retourner dans ses chers États d’Espagne. Une des affaires les plus graves qu’il eût encore à régler avant son départ était la nomination aux fonctions de gouverneur général, qui, depuis le départ du duc de Savoie pour ritalie, se trouvaient vacantes. A la tête des prétendants qui étaient proposés pour ce poste important était le comte d’Egmont avec Guillaume I", prince d’Orange, et les vœux de la nation demeuraient incertains entre ces deux hommes. Mais Philippe ne Jugeait pas prudent de remettre aux mains d’un ami du p«up/eunsi grand pouvoir; en outre, bien qu’il estimât Egmont comme un brave soldat, il ne lui trouvait pas l’habileté politique nécessaire pour un tel poste , et , d’un autre côté , il se défiait, non sans quelque fondement, de l’orthodoxie et de la fidélité du prince d’Orange. 11 les écarta donc tous deux, et appela d’Italie sa sœur naturelle, la duchesse Marguerite de Parme, pour gouverner les Pays-Bas durant son absence. Il chercha à dédommager le comte d’Egmont par les deux riches gouvernements d’Artois et de Flandre, et le prince d’Orange par trois autres, ceux de Hollande, de Zélande et d’ütrecht. Mais quelque brillante que fût cette faveur et bien qu’elle surpassât beaucoup toutes ^Ics qui furent le partage du reste de la haute noblesse’

elle ne put cependant rassasier l’ambition de deux hommes qui avaient porld leurs vues et leur espoir sur quelque chose de plus élevé, et, par cette préférence éclatante, Philippe n’avait fait que répandre dans leurs Ames les semences de la révolte future.

Toutefois, leur ambition aurait pu finir par se consoler de cette attente déçue, parce que c’était la sreur de leur roi qui l’avait emporté sur eux, et qu’une administration féminine leur donnait l’espérance d’avoir la part la plus importante au pouvoir. Mais cette espérance aussi leur fut enlevée par l'entrée au ministère de l’évêque d’Arras, de celui qui fut dans la suite le cardinal Granvelle, que le roi plaça, comme conseiller intime, aujirès de sa sœur, et qu’il revêtit d’un pouvoir non moins odieux qu’irrégulier. Sa naissance obscure, car son grand-père avait été forgeron ', suftisait déjà à soulever, contre le haut rang donné à ce prélat, la noblesse néerlandaise, lière à l’excès de scs avantages. Mais ce mécontentement était d’autant plus légitime et plus vif que Granvelle n’était pas né dans le pays et que la constitution des Pays-ltas excluait expressément tous les étrangers de toutes les charges. Le rôle que cet homme avait joué en Allemagne sous le précédent gouvernement ne contribuait guère à lui gagner d’avance les cœurs des Néerlandais. Sa conduite illégale dans le conseil d’I^tat de liruxelles, l’esprit dominateur qui lui faisait fouler aux pieds tous les privilèges des Provinces-L’nies, son avidité, son genre de vie somptueux, ses manières hautaines, le joug qu’il faisait peser sur la haute noblesse et le' dédain qu’il affectait contre plusieurs des grands, tout contribuait à porter à l’extrême la haine dont il était l’objet et à exciter la plus grande partie des nobles à se liguer contre l’ennemi commun.

La création de treize nouveaux évêchés, œuvre de ce ministre, souleva bientôt contre lui toute la nation néerlandaise. Outre que cet accroissement arbitraire de la hiérarchie sacrée, pour lequel on n’avait pas consulté les états, lésait les privilèges locaux des provinces, elle menaçait, en même temps, de ruiner la constitution , parce qu’il était à prévoir que ces

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