‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 174 sur 228 · Voy. p. 333 et SDir · texte numérisé non relu

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348 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-RAS. son côté, le comte de Hoorn réfuta son accusation de point en point. L’accusation et la justification subsistent encore; tout tribunal non prévenu les aurait absous sur une pareille défense. Le fiscal insistait sur la production des témoins, et le duc d’Albe leur adressa des ordres réitérés de se hâter. Ils dilféraient d'une semaine à l’autre, en renouvelant leurs protestations contre l’incompétence du tribunal. Enfin le duc leur fixa encore un terme de neuf Jours, pour faire comparaître leurs témoins, et, lorsqu’ils l’eurent aussi laissé écouler, ils furent déclarés atteints et convaincus, et déchus du droit de se défendre.

Pendant que ce procès s'instruisait, les parents et les amis des deux comtes ne restèrent pas oisifs. femme d’Egmont, née duchesse de Bavière , adressa des suppliques aux princes de l’empire d’Allemagne, à l’empereur, au roi d’Espagne ; de même qüe la comtesse de Hoorn, la mère du prisonnier, qui avait des relations d’amitié ou de parenté avec les premières familles régnantes d’Allemagne. Tous protestèrent hautement contre cette procédure illégale, et ils voulaient faire valoir contre elle les libertés de l’empire d’Allemagne, que le comte de Hoorn, comme comte de l’Empire, invoquait particulièrement, les libertés néerlandaises et les privilèges de l’ordre de la Toison d’or. La com- » tesse d’Egmont fit agir presque toutes les cours en faveur de son mari : le roi d’Espagne et son lieutenant furent assiégés d’intercessions , qu’ils se renvoyaient l’un à l’autre et dont ils se jouaient tous les deux. La comtesse de Hoorn recueillit des certificats de tous les chevaliers de la Toison, en Espagne, en Allemagne et en Italie, pour démontrer les privilèges de l’ordre. Albe les repoussa, en déclarant que , dans lo cas présent, ils n’avaient aucune valeur. « Les crimes dont les comtes sont accusés, répondit-il, ont été commis dans les affaires des provinces néerlandaises, et lui, le duc, il a été établi par le roi seul juge dans les affaires néerlandaises. •

On avait donné quatre mois au fiscal pour dresser l’acte d’accusation, on en donna cinq aux deux comtes pour leur défense. Mais, au lieu de perdre leur temps et leur peine à produire des témoins qui leur auraient peu servi , ils aimèrent mieux les perdre en protestations contre leurs juges, qui leur servirent encore moins. En prenant le premier parti, ils auraient vrai-

semblablement diiïéré le jugement délinitif, et, dans le temps qu’ils auraient ainsi gagné, les puissantes intercessions de leurs amis auraient peut-être encore |)i'oduit quelque elTet; par leur opiniâtre persévérance à récuser le tribunal, ils fournirent au duc le moyen d’abréger le procès. Après l’expiration du dernier terme, le 1" juin 1568, le conseil des douze les déclara coupables, et le 4 du même mois l’arrôt définitif fut prononcé.

L’exécution de vingt-cinq nobles néerlandais, qui furent, dans l’espace de trois jours, décapités sur le marché, à Bruxelles, fut l’horrible prélude du sort qui attendait les deux comtes. Jean Casembrot de Beckerzeel , ^crétaire du comte d’Egmont, était au nombre de ces infortunés ; ce fut là la récompense de sa fidélité envers son maître, qu’il garda constamnient môme au milieu des tortures, et du zèle qu’il avait montré au service du roi contre les iconoclastes. Les autres avaient été pris, les armes à la main, dans la révolte des Gueux, ou arrêtés et condamnés comme coupables de haute trahison, à cause de la part qu’ils avaient prise autrefois à la requête de la noblesse.

Le duc avait ses raisons pour presser l’exécution de la sentence. Le comte Louis de Nassau avait livré bataille au comte d’Aremberg, près du couvent d’Heiligerlée, dans la province de Groningue, et il avait été assez heureux pour le vaincre. Aussitôt après sa victoire, il avait marché sur Groningue, qu’il tenait assiégée. Le bonheur de ses armes avait relevé le courage de son parti , et le prince d’Orange , son frère , était près de là avec une armée pour le soutenir. Tout cela rendait nécessaire la présence du duc dans ces provinces éloignées ; mais , avant que le sort de deux prisonniers si importants fût décidé, il n’osait pas quitter Bruxelles. Toute la nation leur était attachée avec un dévouement enthousiaste, qui était grandement accru par leur malheureux sort; même le parti des catholiques les plus sévères ne voyait pas de bon œil ce triomphe du duc d’Albe, écrasant insolemment deux hommes de cette importance. Un seul avantage remporté sur lui par les armes des rebelles, ou même un faux bruit qui s’en serait répandu dans Bruxelles, eût suffi pour provoquer dans cette ville une révolution, qui aurait mis les deux comtes en liberté. Ü’alUeurs,

les requêtes et les intercessions que les princes de l’Empire adressaient tant à lui qu’au roi en Espagne, devenaient cliaque jour plus nombreuses; l’empereur Maximilien II luimême avait fait assurer à la comtesse d’Egmont « qu’elle n’avait rien à craindre pour la vie de son mari; • et ces puissantes interventions pouvaient enfin décider le roi en faveur des prisonniers. Le roi pouvait même, avec la confiance qu’il avait dans la célérité de son ministre, céder pour la forme aux représentations de tant de princes, et abolir l’arrêt de mort rendu contre les prisonniers, parce qu’il se tiendrait assuré que cette grâce arriverait trop tard. C’étaient assez de motifs pour que le duc fit exécuter sans retard la sentence une fois rendue.

Dès le lendemain donc, les deux comtes furent amenés de la citadelle de Gand à Bruxelles, sous une escorte de trois mille Espagnols , et enfermés dans le Broodhuys, sur la grande place. Le matin du jour suivant, le conseil des troubles fut convoqué; le duc y parut lui-même , contre sa coutume , et les deux sentences, sous enveloppe et scellées, furent ouvertes et lues à haute voix par le secrétaire Pranz. Les deux comtes étaient déclarés coupables de lèse-majesté, « parce qu’ils avaient favorisé et secondé l’abominable conjuration du prince d’Orange, pris sous leur protection les gentilshommes confédérés, et mal servi le roi et l’Église dans leurs gouvernements et leurs autres emplois. » Tous deux devaient être décapités publiquement, leurs têtes plantées sur des piques, d’où elles ne pourraient être enlevées sans l’ordre formel du duc. Tous leurs biens , leurs fiefs et leurs droits étaient confisqués au profit du trésor royal. La sentence ne fut signée que par le duc et le secrétaire Pranz, sans qu’on prît la peine de demander l’adhésion des autres conseillers criminels.

Dans la nuit du 4 au 5 juin, les deux prisonniers étant déjà couchés, on vint leur communiquer la sentence. Le duc l’avait remise dans les mains de Martin Uithov, évêque d’Ypres, qu’il avait fait venir exprès à Bruxelles, pour préparer à la mort les condamnés. Quand l’évêque reçut cette commission, il se jeta aux pieds du duc, et le supplia, les larmes aux yeux, de faire grâce aux prisonniers ou du moins de différer l’exécution : à quoi le duc lui répondit, d’une voix dure et irritée, qu’on ne

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l’avait pas fait venir d’Ypres pour s’opposer à la sentence, mais pour la rendre plus douce aux malheureux comtes par scs exhortations.

Le premier auquel l’évêque communiqua l’arrêt de mort fut le comte d’Egmont. « Voilà certes une sentence sévère, s’écria, d’une voix émue d’horreur, le comte pâlissant. Je ne croyais pas avoir assez gravement offensé Sa Majesté, pour mériter un pareil traitement. .Mais, s’il en doit être ainsi, je me soumets à mon sort avec résignation. Puisse cette mort expier mes péchés, et ne porter d’autre préjudice ni à ma femme ni à mes enfants! Je crois pouvoir du moins espérer cette faveur piour mes services passés. Je souffrirai la mort avec courage, puisque telle est la volonté de Dieu et du roi!» 11 pressa ensuite l’évêque de lui dire sérieusement et sincèrement s’il n’avait aucune grâce à espérer. Celui-ci ayant répondu que non, il se confessa, et reçut le Saint-Sacrement des mains du prêtre, auquel il répondit la messe avec une très-grande dévotion. Il lui demanda quelle prière serait la meilleure et la plus effirace pour se recommander à Dieu dans la dernière heure. L’évêque lui ayant dit qu’aucune prière n’était plus efficace que celle qui nous a été enseignée par Notre Seigneur lui-même, l’oraison dominicale, il se mit aussitôt à la réciter. 1/î souvenir de sa famille l’interrompit ; il demanda une plume et de l’encre, et il écrivit deux lettres, l’une à sa femme, l’autre au roi d’Espagne; cette dernière était conçue en ces termes :

« Sire,

« J’ai entendu ce matin la sentence qu’il a plu à Votre Majesté de faire prononcer contre moi. Si éloigné que j’aie toujours été de rien entreprendre contre la personne ou le service de Votre Majesté, ou contre la seule vraie, ancienne, religion catholique, je me soumets néanmoins avec patience au sort qu’il a plu à Dieu de me disjienser. Si, pendant les derniers troubles, j’ai laissé faire, conseillé ou fait quelque chose qui paraisse contraire a mes devoirs, je l’ai fait assurément à bonne intention, et cela m’a été imposé par la force des circonstances. C’est pourquoi je prie Votre Majesté de me le pardonner, et, par égard pour mes

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services passés , de prendre en pitié ma malheureuse femme , mes pauvres enfants et mes serviteurs. Dans cette ferme espérance, je me recommande à l’infinie miséricorde de Dieu.

c Druiellrs, le 5 juin 15C8, pris du dernier moment.

e De Votre .Majesté

« le très-fidèle vassal et serviteur,

« Lamoral, comte d’EGMOirr. »

Il recommanda cette lettre à l’évêque, de la manière la plu.s pressante; pour plus de sûreté, il en adressa encore une copie autographe au conseiller d’État Viglius, l’homme le plus intègre du sénat, et il n’est pas douteux qu’elle n’ait été réellement remise au roi. La famille du comte recouvra plus tard tous ses biens, ses fiefs et ses droits, qui, en vertu de la sentence, étaient échus au trésor royal.

Ce|)endanl on avait dressé sur la grande place, devant l'hôtel de ville, un échafaud, sur lequel étaient fixées deux perches surmontées de pointes de fer : tout était couvert de drap noir. Vingt-deux compagnies de la garnison espagnole entouraient l’échafaud, précaution qui n’était pas superllue. Entre dix et onze heures la garde espagnole parut dans la chambre du comte; elle était munie de cordes, pour lui lier les mains, suivant la coutume. Il supplia qu’on lui en fit grâce, et déclara qu’il était de bonne volonté, et prêt à mourir. 11 avait coupé lui-même le collet de son pourpoint, pour faciliter au bourreau son office. 11 portait une robe de chambre de damas rouge, et par-dessus un manteau noir espagnol, avec des galons d’or. C’est ainsi qu’il parut sur l’échafaud. Don Julien llomero, mestre de camp, un capitaine espagnol, nommé Salinas, et l’évêque d’Ypres l’y suivirent. Le grand prévôt de la cour, une verge rouge à la main , était à cheval au bas de l’échafaud ; le bourreau était caché dessous.

Egmont avait d’abord témoigné le désir d’adresser de l’échafaud une allocution au peuple. Mais, l'évêque lui ayant représenté qu’il ne serait pas entendu, ou que, s’il l’était, il pourrait bien , vu les dangereuses dispositions où le peuple était alors ,

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donner lieu à quelques violences, qui ne feraient que précipiter ses amis dans leur perte, il abandonna ce projet. Il se promena quelques moments sur l’écliafaud avec une noble contenance, et se plaignit qu’il ne lui fût jias donné de mourir d’un plus glorieux trépas pour son roi et sa patrie. Jusqu’au dernier instant il n’avait pu se persuader que le roi eût vraiment l’intention de se montrer si sévére envers lui, et que l’on ne dût pas s’en tenir à la simple terreur de l’appareil du supplice. Comme le moment suprême approchait , où il devait recevoir l’exlrémeonction, comme il regardait de cûté et d’autre, attendant, et ne voyant rien paraître, il se tourna vers Julien Roinero, et lui demanda encore une fois s’il n’avait aucune grâce à espérer. Romero haussa les épaules, fixa les yeux à terre, et garda le silence.

Alors il serra les dents. Jeta son manteau et sa robe de chambre, s’agenouilla sur le coussin, et se disposa à faire sa dernière prière. L'évéque lui fit baiser le crucifix, et lui donna l’extréme-onction , après quoi le comte lui fit signe de le laisser. Il tira alors un bonnet de soie sur ses yeux et attendit le coup.... Un drap noir fut aussitôt jeté sur le cadavre et sur le sang qui coulait.

Tout Bruxelles, qui se pressait autour de l’échafaud, sentit avec Egmont le coup mortel. De bruyants sanglots interrompirent l’affreux silence. Le duc, qui assistait d’une fenêtre à l’exécution, s’essuya les yeux.

Bientôt après on amena le comte de Iloorn. D'une nhture plus violente que son ami, et excité par plus de motifs à la haine contre le roi , il avait entendu sa sentence avec moins de calme, quoique, à son égard, la sentence ne fût pas injuste au môme degré. 11 se permit des paroles dures contre le roi, et c’était avec peine que l’évêque l'avait décidé à faire un meilleur emploi de ses derniers moments que de les perdre en malédictions contre ses ennemis. A la fin il se recueillit, et se confessa à l’évêque, ce qu’il avait d’abord refusé.

Accompagné de la même escorte que son ami, il monta sur l’échafaud. A son pa.ssage, il salua beaucoup de gens de sa connaissance. Il avait, comme Egmont, les ‘mains libres; il était en pourpoint et en manteau noirs, coiffé d’un bonnet milanais de

la même couleur. Lorsqu'il fut sur l'échafaud, il jeta les yeux sur le cadavre, couché sous le drap , et demanda à un de ceux qui se trouvaient auprès de lui si c'était le corps de son ami. Sur la réponse aflirmative qu’on lui fit, il dit quelques mots en espagnol , jeta son manteau, s'agenouilla sur le coussin.... Tous les assistants poussèrent un grand cri lorsqu’il reçut le coup mortel.

Les deux tètes furent placées sur les piques qui étaient plantées sur l’échafaud , où elles restèrent jusqu’à trois heures de l'après-midi; alors elles furent enlevées, et déposées, avec les deux corps, dans des cercueils de plomb.

La présence de tant d'espions et de bourreaux qui environnaient l’échafaud, ne put empêcher les bourgeois de Bruxelles de tremper leurs mouchoirs dans le sang qui ruisselait, et d’emporter chez eux ces précieuses reliques.

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