‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 175 sur 228 · PAR LE PRINCE DE PARME DANS LES ANNÉES 1584 ET · texte numérisé non relu

PAR LE PRINCE DE PARME DANS LES ANNÉES 1584 ET

C'est un attrayant spectacle de contempler le génie inventif de l’homme aux prises avec- un puissant élément et de voir surmontées par la prudence, la résolution et une ferme volonté, des diflicultés invincibles pour des facultés ordinaires. Moins attrayant, mais d’autant plus instructif, est le spectacle contraire, où le manque de ces qualités paralyse tous les efforts du génie, rend vaine la faveur des circonstances, et annule, parce qu’on ne sait pas le mettre à profit, un succès déjà certain. Nous trouvons un exemple de l’un et l’autre genre dans le célèbre siège d’Anvers par les Espagnols, vers la fin du seizième siècle, qui ravit pour jamais à cette florissante ville de commerce sa prospérité, et acquit en revanche une gloire immortelle au général qui l’entreprit et sut le mettre à fin.

On était déjà dans la douzième année de cette guerre, par laquelle les provinces septentrionales de la Belgique* s’efforcèrent de maintenir contre les attaques du gouverneur espagnol, d’a-

1. Ce morceau a été publié d'abord en 1795, dans les cahiers quatre et cinq des Heures, où le litre est : Siège mémorable d'Anvers par, etc.

2. Schiller donne ici à Belgique le même sens qu’aux mots Pays-Bas ou Séer^ lande, qu’il emploie habituellement dans son histoire.

bord leur liberté religieuse seulement, et leurs privilèges d’états, puis, à la fin, leur indépendance politique de la couronne espagnole'. Sans être jamais entièrement ni vainqueurs ni vaincus, ils lassaient la bravoure de leurs ennemis par de lentes opérations militaires sur un terrain défavorable, et épuisaient le souverain des deux Indes, tandis qu’eux-mémes se nommaient viendianis (Gueux), et l’étaient en elTet pour la plupart. L’alliance de Gand s’était, il est vrai, dissoute ; cette alliance qui comprenait en un seul corps, un corps invincible s’il avait pu se maintenir, toutes les provinces néerlandaises, catholiques aussi bien que protestantes ; mais, i la place de cette alliance, qui n’était ni sûre ni naturelle, les provinces scptentfionales avaient concerté, en 1579, l’union d’Utrecht, beaucoup plus étroite, et dont on pouvait espérer qu’elle serait bien plus durable , parce qu’elle était formée et maintenue par un même intérêt politique et religieux. Ce que la nouvelle république avait perdu en étendue par cette séparation d’avec les provinces catholiques, elle l’avait gagné en intimité de l’alliance, en unité des entre])rises, en vigueur d’exécution, et ce fut un bonheur pour elle de perdre à propos ce qu’elle n’aurait jamais pu conserver, même avec l’emploi de toutes ses forces.

La plupart des provinces wallonnes étaient rentrées, en 158'», soit volontairement, soit par la foi-ce des armes, sous la domination dos Espagnols; mais elle n’avait pu s’établir encore solidement dans les provinces du Nord. Même une partie considérable du Brabant et de la Flandre résistait toujours opiniâtrénient aux armes du duc Alexandre de Parme, qui exerçait avec autant de force que de prudence le gouvernement intérieur des Provinces et le commandement supérieur de l’armée, et qui avait remis en honneur le nom espagnol par une suite de victoires. La nature

t. la premiîro édition, c’est-à-dire le quatrième cahier des Hturet de 179.ï, a ici une phrase de plus : i Faibles par le nombre, encore plus pauvres de ressources, et peu belliqueux de leur Jiature, mais enflammés par un intérêt commun, poussés au désespoir par des offenses accumulées, et terri’jles dans ce désespoir, les Néerlandais avaient rcbirdé pendant tant d'années l’issue d'une lutte que la puissance supérieure de l’ennemi semblait ne pouvoir laisser douteuse un seul instant. » — L’omission de cette phrase dans les OEurrr» complilei est, je pense, un simple oubli. A part ce retranchement et un mot sauté un peu pius loin, je n’ai point remarqué de v,arianles dans la réimpression de ce morceau.

SUPPLÉMENT

particulière du pays, qui favorise les communications des villes entre elles et avec la mer par tant de rivières et de canaux, entravait chaque conquête, et la possession d’une place ne pouvait être conquise que par la possession d’une autre. Aussi longtemps que cette communication n’etait pas interceptée, la Hollande et la Zélande pouvaient, avec peu de peine, défendre leurs confédérés, et les pourvoir abondamment , par terre aussi bien que par eau, de toutes les choses nécessaires, en sorte que toute la bravoure ne servait de rien, et que les troupes du roi se fondaient inutilement dans des sièges interminables.

De toutes les villes du Brabant, Anvers était la plus importante, aussi bien par*sa richesse, sa population et sa force, que par sa situation à l’embouchure de l’Escaut. Cette grande et populeuse cité, qui comptait à cette époque plus de quatre-vingt mille habitants, était une des plus actives associées de l’alliance néerlandaise, et s’était signalée, dans le cours de cette guerre, par-dessus toutes les villes de Belgique, par un indomptable esprit de liberté. Comme elle donnait asile, dans ses murs, aux trois Églises chrétiennes, et devait à cette liberté illimitée de ;-eligion une grande partie de sa prospérité, elle avait aussi beaucoup plus à craindre de la domination espagnole, qui menaçait d'abolir la liberté religieuse et d'éloigner de ses marchés tous les négociants protestants par la terreur de l’inquisition. D'ailleurs, elle connaissait par une affreuse expérience la brutalité des garnisons espagnoles, et il était facile de prévoir que, si elle se laissait une fois imposer ce joug insupportable, elle ne jxiurrait plus s’en délivrer pendant tout le cours de la guerre.

.Mais autant la ville d’Anvers avait d’impérieuses raisons pour tenir les Espagnols éloignés de ses murs, autant le général espagnol avait de sérieux motifs de s'en rendre mattre à quelque prix que ce fût. A la possession de cette ville tenait, en quelque sorte, la possession du Brabant tout entier, qui recevait, en grande partie, par ce canal, le blé de Zélande, et par la prise d’Anvers on s’assurait en même temps la domination de l’Escaut. Avec cette ville on enlevait son appui le plus imjwrtant à l’alliance brabançonne, qui y tenait ses assemblées; la dangereuse influence de son exemple, de ses conseils, de son argent, surtout le parti, était détruite, et dans les trésors de ses habi-

352 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. tants on ouvrait au roi d’abondantes ressources pour les besoins de la guerre. La chute d'Anvers devait entraîner tôt ou tard après elle celle de tout le Brabant, et donner dans ces contrées une prépondérance décisive à la puissance du roi. Déterminé par la force de ces raisons , le duc de Parme rassembla ses troupes au mois de juillet 1584, et s’avança, de Tournai, où il était alors, dans le voisinage de la place, avec l’intention de l’assiéger

Mais, par sa situation aussi bien que par ses remparts, cette ville semblait défier toute attaque. Entourée, du côté du Brabant, d’ouvrages inaccessibles et de fossés pleins d’eau, couverte, du côté de la Flandre, par le cours large et rapide de l’Escaut, elle ne pouvait être emportée d’assaut, et le blocus d’une ville de cette étendue semblait exiger des forces triples de œlles que le duc avait rassemblées, et, de plus, une flotte, qui lui manquait complètement. Non-seulement le fleuve amenait de Gand à Anvers tous les approvisionnements en abondance; mais il lui ouvrait encore une communication facile avec la Zélande limitrophe. Car le flux de la mer du Nord remonte bien avant dans l’Escaut et en change le cours périodiquement, de sorte que la cité d’Anvers jouit de l’avantage tout à fait particulier que le même fleuve coule pour elle , en divers temps, dans deux directions opposées. Ajoutons que les villes voisines, Bruxelles, Malines, Gand, Dendermonde, et d’autres, étaient encore dans les mains de l’alliance et pouvaient faciliter les convois du côté de terre. Il fallait donc deux différentes armées sur les deux rives du fleuve pour bloquer la ville par terre et lui couper les communications avecJa Flandre et le Brabant; il fallait aussi un nombre suffisant de navires pour fermer l’Escaut et rendre vaines toutes les tentatives qui seraient faites infailliblement de Zélande pour délivrer la ville. Mais la guerre que le duc avait à soutenir encore sur d'autres points, et les nombreuses garnisons qu’il avait dû laisser dans les villes et les forteresses, avaient réduit son armée à dix mille hommes de pied et mille sept cents chevaux, forces tout à fait insuffisantes pour une si vaste entreprise. Ces troupes manquaient d’ailleurs des cho.«es

1. Tliuan., HiJ/ .tom. II, 52î. — Grot., Iliil. de rebus belgieis, 84.

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SUPPLÉMENT

les plus nécessaires, et le défaut de payement de la solcjp avait provoqué cliez elles de secrets murmures , qui menaçaient , à chaque instant, d’éclater en mutinerie ouverte. Enfin, si, malgré tous ces obstacles, on hasardait le siège, on avait tout à craindre des forteresses ennemies qu’on laissait derrière soi et auxquelles il serait nécessairement facile d’inquiéter, par de vives sorties, une armée si dispersée, et de la réduire à la disette en lui coupant les vivres *.

Le conseil do guerre, auquel le duc de Parme communiqua son projet, fit valoir toutes ces raisons. Si grande que fût la confiance que l’on avait en soi-môme et dans les talents éprouvés d’un tel chef d’armée, cependant les généraux les plus expérimentés ne dissimulèrent point combien ils désespéraient d’une heureuse réussite. A l’exception de deux hommes, de Capizucchi et de Mondragon, que leur audace élevait au-dessus de toutes les inquiétudes, tous déconseillèrent une si périlleuse entreprise, où l’on courait risque de perdre le fruit de toutes les victoires précédentes et de toute la gloire acquise.

Mais des objections que le duc de Parme s’était déjà faites à lui-môme et auxquelles il avait aussi répondu, ne pouvaient ébranler sa résolution. S’il avait formé cette audacieuse entreprise, ce n’était point par ignorance des dangers qu’elle entraînait ni par une estimation irréfléchie et exagérée de ses forces. Cet instinct du génie, qui conduit avec une heureuse sûreté les grands hommes dans des voies où l’homme médiocre n’entre pas, ou bien qu’il ne peut parcourir jusqu’au bout, l’élevait audessus de tous les doutes qu’une prudence froide, mais bornée, lui opposait, et, sans pouvoir convaincre ses généraux, il sentait obscurément, mais non moins sûrement pour cela, la justesse de ses calculs. Une suite d’heureux succès avait rehaussé sa confiance, et un regard jeté sur son armée, qui n’avait pas alors son égale en Europe pour la discipline, l’expérience et le courage, et qui était commandée par une élite des meilleurs officiers, ne lui permettait pas de donner accès, un seul moment, à la crainte. A ceux qui lui alléguaient le petit nombre de ses troupes, il répondait que les lances les plus longues ne blessaient

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