PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
vantes, où l’abondance de la matière m’interdira cette marche lente et ces détails.
On ne peut dans cette histoire se plaindre de la pauvreté des sources ; plutôt peut-être de leur abondance, car il faudrait les avoir toutes lues pour retrouver la clarté que l’on perd sur plusieurs points en en lisant un grand nombre. Parmi tant de narrations diverses, partiales, souvent tout à fait contradictoires, du même événement, il est, en général, difücile de saisir la vérité, qui dans toutes est en partie dissimulée, et qui dans aucune ne se montre tout entière et sous sa forme la plus pure. Pour ce premier volume, outre deThou, Strada, Reyd, Grotius, Metercn, Burgundius, Meursius, Beiitivoglio et quelques autres plus modernes, mes guides ont été les Mémoires du conseiller d’État Hopperus, la Vie et la Corresiiondance de son ami Viglius, les Actes du procès des comtes de Iloorn et d’Egmont, l’Apologie du prince d’Orange et un petit nombre d’autres écrits. Une compilation, qui mérite véritablement un nom plus honorable, œuvre détaillée, rassemblée avec application et avec critique, rédigée avec une équité et une fidélité rares, m’a rendu de trèsimportants services, parce que, outre de nombreux actes authentiques qui n’auraient jamais pu parvenir dans mes mains, elle renferme les précieux ouvrages de Bor, lloofs, Brandt, Le Clerc et autres, qui me manquaient, ou dont je ne pouvais faire usage parce que je n’entends pas le hollandais. Cette compilation est VHisloire yiuérale des Provinces-L'nies, qui a paru dans ce siècle en Hollande*. Un écrivain, d’ailleurs médiocre, Richard üinoth’, m’a été utile, par des extraits de quelques brochures du temps , qui se sont depuis longtemps perdues. Je me suis donné une peine inutile pour me procurer la correspondance du cardinal Granvelle, qui aurait sans contredit répandu aussi
1. L7/ri(oirr générale des Prorinces-Unies ^ écrite en franç.'iis par Dujardin et Sellius^ a été publiée à Paris, en 7 vol. in-V» de 1757 à 1770. Il en a .<^ns doute paru en Hollande, peu de temps après, une traduction allemande, dont 5khil)er s'est sen'i, mais que je ne connais pas et n'ai pu trouver à Par s. Tout en laissant subsister les renvois de l’auteur à l’étlition qu’il a- employée, j’ai indiqué, à l'exemple d’un des précédents traducteurs (M. le marquis de ChAtcauj^iron), les rcurois à l’édition française de cette grande histoire.
2. Dans la première édition, le nom propre Hiehnnl Dinoth s’est changé, l>ar une faute d'impression , en Richard Knoth. Schiller veut parler de l'ouvrage intitulé : De bello civili belgico libri VI.
beaucoup de lumière sur cette époque. L’ouvrage récemment publié par mon très-digne compatriote, M. Spittler, professeur à Gœttingue, sur l’inquisition espagnole, m’est parvenu trop tard pour que j’aie pu faire usage de ses ingénieuses et importantes observations.
Qu’il n’ait pas été eri mon pouvoir d’étudier entièrement, comme je le désirais, une si riche histoire dans ses premières sources et dans les documents contemporains, d’en faire une œuvre vraiment nouvelle, indépendante de la forme dans laquelle elle m’a été transmise par ceux de mes devanciers qui pensaient par eux-mêmes, et de me soustraire ainsi à l’empire que tout écrivain de talent exerce plus ou moins sur ses lecteurs, c’est ce que je regrette de plus en plus, à mesure que je reconnais davantage l’importance du sujet. Mais pour cela il eût fallu que l’ouvrage de quelques années devint celui d'une vie tout entière. Mon but, dans cet essai, sera plus qu’atteint, s’il persuade à une partie du public lettré qu’un récit peut être écrit avec la fidélité que veut l’histoire, sans qu’il soit une épreuve pour la patience du lecteur, et s’il amène une autre jiartic à avouer que l’histoire peut emprunter quelque cliose à un art voisin, sans devenir nécessairement pour cela un roman.
Weimar au temps de la foire do Saim-Michel, 1788.
Digitizod by Googi
INTRODUCTION
L'n des plus mémorables événements politiques qui ont fait du seizième siècle, entre tous les âges du monde, le plus brillant, me parait être la fondation de la liberté des Pays-Bas. Si les exploits éclatants ins])irés par la passion de la gloire et une ambition funeste prétendent à notre admiration, combien plus estelle due à un événement où nous voyons l’iiumanité opprimée combattre pour ses plus nobles droits, où dos forces extraordinaires se trouvent associées à la bonne cause, où les ressources d’un courageux désespoir triomphent, dans une lutte inégale, des redoutables artillces de la tyrannie! Elle est grande et rassurante, la pensée qu’il existe encore après tout un secours contre les arrogantes prétentions du despotisme des rois, que leurs ])lans les mieux calculés échouent honteusement devant la liberté humaine ; qu’une courageuse résistance peut faire plier le bras qu’étend un despote, et une héroïque persévérance éjiuiser enfin les sources de son terrible pouvoir. Nulle part cette vérité ne m’a pénétré aussi vivement que dans l’histoire de ce soulèvement mémorable qui sépara pour jamais les Pays-Bas-Unis de la monarchie espagnole. C’est pourquoi j’ai cru que c’était une entreprise digne d’être tentée, de présenter au monde ce beau monument de la force civique ; d’éveiller dans l’âme de mon lecteur un joyeux sentiment de lui-méme, et d’offrir un nouvel et irrécusable exemple de ce que les hommes peuvent hasarder pour la bonne cause et de ce qu’ils sont capables d’accomplir par l’union.
Ce n’est pas ce que cet événement a d’extraordinaire ou d’héroïque qui m’engage à en faire le récit. Les annales du monde nous ont conservé des entreprises semblables, qui paraissent conçues avec plus d’audace encore, et exécutées avec plus d’éclat. Beaucoup d’États se sont écroulés par une ruine plus imposante, d’autres se sont élevés par un élan plus sublime. Que l’on n’attende pas non plus ici de ces personnages éminents, gigantesques, de ces actions étonnantes, que l’iiistoire des temjis anciens nous offre avec une si riche abondance : ces temps sont passés, ces hommes ne sont plus. Dans le sein efféminé d’une civilisation raffinée nous avons laissé s’amollir les forces que ces âges exerçaient et rendaient nécessaires. Nous contemplons aujourd’hui, avec une admiration découragée, ces figures colo.ssalcs, comme un vieillard énervé considère les mâles divertissements de la jeunesse. Rien de pareil dans l’histoire qui nous occupe. Le peuple que nous voyons ici paraître était le plus pacifique de l’Europe, et moins capable que ses voisins de cet héroïsme qui donne même aux moindres actions un essor plus élevé. I.a force des circonstances le surprit par son irrésistible impulsion, et lui imposa une grandeur passagère, à laquelle il ne semblait pas appelé, et que jamais peut-être il ne retrouvera*. C’est donc précisément l’absence de grandeur héroïque qui rond cette histoire originale et instructive, et, si d’autres se projiosent pour but de montrer le génie triomphant des conjonctures, je présente ici un tableau où la nécessité créa le génie et où les conjonctures firent des héros.
S’il était jamais permis de faire intervenir dans les choses humaines une Providence supérieure, ce serait dans cette histoire, tant elle semble en contradiction avec la raison et l’expérience de tous les temps. Philippe II, le plus puissant souverain de son siècle, dont la prépondérance redoutée menace d’engloutir l’Europe entière ; dont les trésors surpassent les richesses réunies de tous les rois chrétiens; dont les flottes domi-
1. Le Mercure allemandei l’édition de 178fi ont de plus ici la phrase suivante : « Ainsi la puissance par laqüoUe ce {>euple agit ne s’est p^ts évanouie parmi nous; riieurcuz résultatqui couronna son entreprise audacieuse ne nous est pas interdit, si un jour les mêmes circonstances reviennent et si de semblables motifs nous appellent à des actions semblables. •
INTRODUCTION
lient sur loutes les mers; un monarque dont les dangereux jirojels 01)4 à leur service de nombreuses armées, désarmées qui, endurcies par de longues et sanglantes guerres et par une discipline romaine, exaltées par un insolent orgueil national, et enflammées par le souvenir de leurs victoires, sont altérées de gloire et de butin , et se meuvent comme des membres dociles sous l’audacieux génie de leurs chefs; cet homme redouté, acharné à la poursuite opiniâtre d’un projet unique, d’une entreprise qui l’occupe sans relâche pendant son long règne, vers laquelle il dirige toutes ces formidables ressources, comme vers un seul but, et qu’il se voit forcé d’abandonner sur la lin de ses Jours sans avoir pu l’accomplir : Pliilippe II, aux prises avec quelques peuplades, dans une lutte qu’il ne peut terminer!
Et avec quelles peuplades? Ici une paisible tribu de pécheurs et de pâtres, dans un coin oublié de l’Europe, qu’ils ont péniblement conquis sur les flots de la mer : la mer est son industrie, sa richesse et son fléau; une libre pauvreté, son souverain bien, sa gloire, sa vertu. Là un peuple de marchands, bon, policé, vivant dans l’affluence des fruits abondants d’une industrie prospère; gardien vigilant des lois qui furent ses bienfaitrices. Dans l’heureux loisir du bien-être, il franchit la sphère inquiète du besoin, et apprend à aspirer à de plus hautes Jouissances. La vérité nouvelle, dont la réjouissante aurore se lève à ce moment sur l’Europe, Jette un rayon fécondant sur celte contrée favorable, et le citoyen libre reçoit avec Joie la lumière, à laquelle se dérobent des esclaves en proie à la tristesse et à l’oppression. La Joyeuse pétulance, qui accompagne d’ordinaire l’abondance et la liberté, excite ce peuple à peser l’autorité d'opinions vieillies et à briser une chaîne humiliante. La dure verge du despotisme est suspendue sur sa tête; un pouvoir arbitraire menace de détruire les fondements de son bonheur; le gardien de ses lois devient son tyran. Simple dans sa politique, comme dans ses mœurs, il ose faire valoir un contrat suranné, et rappeler à la loi naturelle le dominateur des deux Indes. Un nom décide l’issue de la contestation. On appela révolte à Madrid, ce qui se nommait à Bruxelles une action légale. l.es griefs du Brabant demandaient un sage médiateur ; l’hilip|ie II y envoie un bourreau, et le signal de la guerre est donné. Une
tyrannie sans exemple attaque la vie et la propriété. Le bourgeois désespéré , à qui le choix est laissé entre deux genres de mort, choisit la plus glorieuse, sur le champ de bataille. Un peuple riche et ami du luxe chérit la paix, mais il devient guerrier quand il devient pauvre. Il cesse alors de trembler pour une vie à laquelle on veut ôter tout ce qui la rendait souhaitable. La fureur de la révolte s’empare des provinces les plus éloignées; le commerce et l'industrie languissent; les vaisseaux disparaissent des ports, l’artisan de son atelier, le cultivateur des campagnes ravagées. Des milliers de citoyens fuient dans les pays lointains; des milliers de victimes périssent sur l’échafaud, et d’autres milliers se pressent pour leur succéder : car elle doit être divine, la croyance pour laquelle on peut mourir avec tant de joie *. 11 ne manque plus que la main qui doit accomplir et terminer l’œuvre; l’esprit éclairé et entreprenant qui saisira ce grand moment politique et qui convertira en un plan de la sagesse l’ouvrage du hasard.
Guillaume le Taciturne se dévoue, nouveau Brutus, au grand intérêt de la liberté. Élevé au-dessus d’un timide égoïsme, il refuse au monarque une obéissance coupable;- il se déi)ouille généreusement de son existence princière, descend à une pauvreté
1. J'ai dit dans la Tie de Schilteff au sujet de ses ouvrages bistori<{ues, « qu’en matière religieuse, quelque désir qu'il ait, je le crois, ü'étre équitable et vrai, on fteut se plaindre que çA et là il laisse trop pencher la balance en faveur de ses coreligionnaires, de la croyance dans laquelle 11 a été élevé. • On peut dire on outre que, dans quelques endroits, il exprime des opiuîons ou des jugements qui sont en désocconi arec le christianisme en général, et non pas seulement avec tel ou tel symbole en particulier. Un des précédents traducteurs de la roUe des Pays-Bas^ M. de Cloet, a supprimé les passages qui choquaient sa foi et s’est permis certaines corrections. Bien que j'approuve et adopte tout aussi peu que lui les principes et les appréciations qui blessent soit le dogme chrétien , soit La religion catholique , je ne me suis pas cru le droit de l’imiter et de dèna* turerla pensée de l'écrivain. Cela passe les jxmvoirs d’un interprète et pourrait paraître peu loyal, en môme temps qu'on y verrait peut-être un aveu de faiblesse ou d’impuissance. La réfutation n’e'st point ici mon rôle et entratnerait partois dans de longues discussions; mais si je ne la tente pas, ce n’est pas que, sur les points qui touchent réellement à la foi , je la trouve impossible et même difficile. Les objections, par exemple, qu'on voudrait tirer contre la religion môme et ses dogmes, de certains abus ou excès qu’on ne peut nier, ont été réfutées bien souvent, et les argumenU qu'on y peut opposer sont présents à la pensée de tout catholique instruit et zélé pour sa fol. Je dois ajouter , au reste , que les passages supprimés par M. Cloet, sont, de son propre aveu, en petit nombre : il reconnaît, dans sa préface, qu'en général une grande impartialité a présidé à la rédaction de l’histoire qu’il a traduite.
INTHODUCTION.
volontaire, et n'est plus qu’un citoyen du monde. La juste cause est livrée aux hasards des batailles ; mais un ramas de mercenaires et des laboureurs pacifiques ne peuvent tenir tête au choc terrible d’une armée aguerrie. Deux fois Guillaume mène contre le tyran ses troupes intimidées, deux fois elles l’abandonnent; mais son courage ne l’abandonne pas, et Philippe II lui envoie* autant de renforts que la cruelle avidité de son médiateur faisait de mendiants. Des fugitifs, que rejetait leur patrie, s’en cherchent une nouvelle sur la mer; ils cherchent sur les vaisseaux de leur ennemi l’assouvissement de leur vengeance et de leur faim. Alors des corsaires deviennent d’héroïques marins; des vaisseaux de pirates composent une marine, et une république s’élève du fond des marais. Sept provinces brisent à la fois leurs chaînes*, et forment un État nouveau, brillant de jeunesse, puissant par sa concorde, ses inondations et son désespoir. Une sentence .solennelle de la nation déclare le tyran déchu du trône, le nom espagnol disparaît de toutes les lois.
Ainsi est accompli un acte qui ne peut plus trouver de pardon; la république devient redoutable, parce qu’elle ne peut plus revenir en arrière. Des factions déchirent la confédération, et même son terrible élément, la mer, conjurée avec l’oppresseur, menace son frôle berceau d’une destruction prématurée. Elle sent ses forces succomber sous la puissance supérieure de l’ennemi, et, suppliante, elle se jette au pied des trônes les plus puissants de l’Europe, pour faire hommage d’une souveraineté qu’elle ne peut plus défendre. Enfin, et .*1 force de peine (si méprisables furent les commencements de cet État, que l’ambition des rois étrangers dédaigna elle-même sa tendre jeunesse), enfin elle décide un étranger à accepter sa dangereuse couronne. De nouvelles espérances raniment son courage abattu, mais c’est un traître que le sort lui a donné dans ce nouveau père de la patrie, et au moment le plus critique, quand l’impitoyable
1. lui envoie est conforme au teste de la première édition {tendel i/im); dans les éditions actuelles, on lit simplement senjet a envoie » : l'omission du pronom dénature le sens. — Dans la suite de la phrase, Schiller a substitué é la leçon primitive (ta cruelle avidité, celle que nousavotis traduite (la cruelle acidité de son mi'diateur).
2. 1-1 première édition a le présent serreitseni les éditions actuelles, le passé ierrisien.
li IlISTOiriE DE DA RÉVOLTE DES TAYS-IJAS. eimo'mi assaille déjà les portes, Charles d’Anjou attente à la liberié, pour la défense de laquelle il a été appelé. En même temps, la main d’un meurtrier arrache le pilote du gouvernail, le sort de la république paraît décidé ; il semble qu’avec Guillaume d’Orange tous ses anges sauveurs sont envolés; mais le navire vogue dans la tempête, et ses voiles qui se gonflent n’ont plus besoin du secours du rameur.
Philippe II voit perdu le fruit d’une action qui lui coûte son honneur de prince et peut-être, qui saitî le secret orgueil et le calme de sa conscience. La liberté soutient contre le despotisme une lutte acharnée et incertaine; des combats meurtriers sont livrés, une brillante suite de héros se succèdent sur le champ d’honneur : la Flandre et le Brabant furent l’école qui forma des généraux pour le siècle suivant. Une longue et désastreuse guerre dévaste les richesses des campagnes; les vainqueurs et les vaincus épuisent leur sang, tandis que le naissant État maritime attire à lui l’industrie fugitive, et élève sur les ruines de son voisin le magnifique édifice de sa grandeur. Elle dura quarante ans, cette guerre, dont l’heureuse issue ne réjouit pas l’œil mourant de Philippe; cette guerre qui détruisit en Europe un paradis, et en créa de ses ruines un nouveau; qui moissonna la fleur d’une belliqueuse jeunesse, enrichit toute une partie du monde et réduisit à la pauvreté le possesseur des mines du Pérou. Ce monarque, qui, sans fouler son peuple, pouvait dépenser neuf cents tonnes d’or, qui en extorquait bien plus encore par de tyranniques artifices, amassa sur ses États dépeuplés une dette de cent quarante millions de ducats. Une haine implacable de la liberté engloutit tous ces trésors et consuma sans fruit sa vie royale ; mais la réformation prospéra sous les ravages de son glaive, et là nouvelle république arbora sur les flots de sang des citoyens son étendard victorieux.
Cette révolution extraordinaire semble toucher au prodige, mais bien des causes se réunirent pour briser la puissance de ce roi et favoriser les progrès du jeune État. Si tout le poids des forces du monarque fût tombé sur les Provinces-Unies, il n’y avait point de salut pour leur religion, pour leur liberté. Son ambition même vint au secours de leur faiblesse, en le contraignant de diviser ses forces. La coûteuse politique de solder des
INTRODUCTION
traîtres dans tous les cabinets de l’Europe, l’appui donné à la Ligue en France , la révolte des Maures à Grenade, la conquête du Portugal et la somptueuse construction de l’Escurial, épuisèrent enfin ses trésors qui paraissaient inépuisables, et l’empêchèrent d’agir en campagne avec énergie et promptitude. Les troupes allemandes et italiennes, que le seul espoir du butin avait attirées sous ses drapeaux, se révoltèrent alors, parce qu’il ne pouvait les payer, et abandonnèrent traîtreusement leurs généraux dans le moment décisif de leurs opérations. Ces redoutables instruments de l’oppression tournèrent dès lors leur dangereuse puissance contre Philippe lui-même, et se déchaînèrent en ennemis dans les provinces qui lui étaient restées fidèles. La malheureuse expédition contre la Grande-Bretagne, dans laquelle, comme un joueur désespéré, il risqua toutes les forces de son royaume , acheva de l’énerver : avec l’Armada périt le tribut des deux Indes et le noyau des bandes héroïques de l’Espagne.
Mais à proportion que la puissance espagnole s’épuisait, la république prenait une nouvelle vie. I^s vides que la religion réformée, la tyrannie des tribunaux ecclésiastiques, la rapacité effrénée de la soldatesque et les ravages d’une longue guerre faisaient sans cesse dans les provinces de Brabant, de Flandre et du Hainaut, qui étaient les places d’armes et les arsenaux de cette ruineuse guerre, rendaient naturellement plus difficiles chaque année l’entretien et le recrutement des troupes. Les Pays-Bas catholiques avaient déjà perdu un million de citoyens, et les champs dévastés ne nourrissaient plus leurs cultivateurs. L’Espagne même ne pouvait plus fournir que peu de soldats. Cette contrée, surprise par une prospérité soudaine, qui amena l’oisiveté , avait beaucoup perdu de sa population et ne put longtemps soutenir ces envois d’hommes dans le nouveau monde et les Pays-Bas. Un bien petit nombre revoyaient leur patrie ; ils l’avaient quittée dans leur jeunesse et revenaient vieillards énervés. L’or, devenu plus commun, rendait le soldat toujours plus exigeant et plus cher ; l’appât croissant de la mollesse rehaussait le prix des vertus opposées. 11 en était tout autrement chez les rebelles. Tous les milliers d’hommes que la cruauté des gouverneurs espagnols chassait des Pays-Bas méri-
dionaux, ceux que la guerre des huguenots bannissait de la France, ceux que l’intolérance exilait des autres pays de l’Europe, appartenaient aux révoltés. Leur place de recrutement était le monde chrétien tout entier. Le fanatisme des persécuteurs travaillait pour eux comme celui des persécutés. Le vif enthousiasme pour une doctrine récemment annoncée , le désir de la vengeance , la faim , une misère désespérée , attiraient de tous les points de l’Europe des aventuriers sous leurs drapeaux. Tout ce qui était gagné à la nouvelle doctrine, tout ce qui avait souffert du despotisme ou qui avait encore à craindre de lui pour l’avenir, identifiait en quelque manière son propre sort avec celui de la nouvelle république. Toute offense reçue d’un tyran donnait droit de bourgeoisie en Hollande. On se portait en foule dans un pays où la liberté arborait son joyeux étendard, où la religion des fugitifs était certaine de trouver estime et sûreté et vengeance contre ses oppresseurs. Si nous considérons dans la Hollande actuelle le concours de tous les peuples, qui recouvrent leurs droits naturels à leur entrée sur son territoire, que devait être alors cette affluence, quand tout le reste de l’Europe gémissait encore sous le triste esclavage de la pensée, quand Amsterdam était presque le seul port franc de toutes les opinions? Des centaines de familles se sauvèrent avec leurs richesses dans un pays que la concorde et l’Océan protégeaient avec une égale puissance. L’armée républicaine était nombreuse, sans qu’il eût été nécessaire d’abandonner la charrue. Au milieu du bruit des armes florissaient l’industrie et le commerce, et le tranquille bourgeois goûtait par avance tous les fruils de la liberté, que l’on commençait seulement à conquérir avec un sang étranger. Dans le temps même où la république de Hollande luttait encore pour son existence, elle étendait par delà l’Océan les bornes de son empire et élevait en silence ses trônes des Indes orientales.
Ajoutons que l’Espagne faisait cette gueire dispendieuse avec un or stérile, richesse morte , qui ne retournait jamais dans la main d’où elle s’était écoulée, mais qui élevait en Europe le prix de toutes les choses nécessaires. Le trésor de la république était le travail et le commerce. Les richesses de l’Espagne diminuaient avec le temps; celles de la Hollande se multipliaient. A mesure
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que les ressources de la monarchie s'épuisaient par la longue durée de la guerre , la république ne faisait proprement que commencer à recueillir sa moisson. C’était une semence mise en réserve, une semence fertile, qui rendait tardivement, mais au centuple; l’arbre dont Philippe II cueillait les fruits était une tige coupée et ne reverdissait pas.
Le malheur de ce roi voulut que tous les trésors qu’il prodiguait pour la ruine des Provinces concourussent à les enrichir encore. Cette émission continuelle de l’or espagnol avait répandu dans toute l’Europe la richesse et le luxe ; mais l’Europe recevait en très-grande partie les objets de ses nouveaux besoins de la main des Néerlandais, qui étaient alors maîtres de tout le commerce du monde, et fixaient le prix de toutes les marchandises. Même pendant cette guerre, Philippe ne put interdire à la république de Hollande le commerce avec ses propres sujets ; bien plus, il ne pouvait en désirer l’interruption. Il payait lui-même aux rebelles les frais de leur défense ; car celle guerre même, qui devait les détruire, augmentait le débit de leurs marchandises. Les énormes dépenses qu’il faisait pour ses flottes et ses armées s’écoulaient en grande partie dans les trésors de la république, qui était en relation avec les places de commerce de la Flandre et du Brabant. Les moyens que Philippe employait contre les rebelles tournaient indirectement ’ à leur avantage*. Toutes les sommes immenses que dévora un6 guerre de quarante ans étaient versées dans le tonneau des Uanaides et se perdaient dans un abîme sans fond.
La marche lente de cette guerre fut aussi nuisible au roi d'Espagne qu’avantageuse aux révoltés. Son armée était principalement composée des restes de ces troupes victorieuses qui avaient déjà moissonné leurs lauriers sous Charles-Quint. L’âge et les longs services leur donnaient des droits au repos; beaucoup d’entre eux, que la guerre avait enrichis, désiraient avec impatience de rentrer dans leur patrie, pour finir doucement une vie
1. Nous avons suivi U première édition, qui a miUrlbnr n mé<iiatemcnt, in* directement, > à quoi les éditions actuelles substituent unmittelbar « immédiatement, directement. »
2. A la suite de cette phrase, la première édition ajoute : « Il n'avait aucune puissance contre cet ennemi, parce qu'il ne pouvait élever un mur autour de son propre pays.
16 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. laborieuse. I^ur zèle d'autrefois , leur ardeur héroïque et leur discipline se relâchaient, à proportion qu’ils croyaient avoir satisfait à rhonneur et au devoir, et qu’ils commençaient à recueillir entin les fruits de tant de campagnes. Ajoutez cela que des troupes accoutumées à vaincre toute résistance par l’impétuosité de leur attaque, devaient se lasser d’une guerre qui se faisait moins contre les hommes que contre les éléments; qui exerçait plus la patience qu’elle ne satisfaisait le désir de gloire; où l’on avait moins à combattre le danger que les peines et les privations. Ni leur courage personnel, ni leur longue expérience de la guerre ne pouvaient leur servir dans un pays dont la nature particulière donnait souvent l’avantage sur elles au plus lâche des habitants. Enfin, sur un sol étranger une seule défaite leur nuisait plus que ne pouvaient leur servir plusieurs victoires sur un ennemi qui était dans ses foyers. Pour les rebelles, c’était précisément le contraire. Dans une guerre si longue, où il ne se livrait aucune bataille décisive, l’ennemi le plus faible devait à la fin s’instruire à l’école du plus fort; de légères défaites l’accoutumaient au danger; de légers avantages animaient sa confiance. A l’ouverture de la guerre civile, l’armée républicaine avait à peine osé se montrer en campagne devant les Espagnols; le temps l’exerça et l’aguerrit. A mesure que.les armées royales se lassaient des combats, la confiance des révoltés s’était accrue avec les progrès de leur discipline et de leur expérience. Enfin , au bout d’un demi-siècle, les maîtres et les disciples se séparèrent, dignes rivaux, sans avoir été vaincus.
Il faut dire encore que, dans tout le cours de cette guerre, on agit du côté des rebelles avec plus d’ensemble et d’unité que du côté du roi. Avant que les révoltés eussent perdu leur premier chef, le gouvernement des Pays-Bas avait déjà passé cinq fois dans des mains différentes. L’irrésolution de la duchesse de Parme se communiqua au cabinet de Madrid', et, en peu de temps, lui fit essayer presque tous les systèmes politiques. L’inflexible dureté du duc d’Albe, l’indulgence de son successeur Requescens, la ruse et les artifices de don Juan d’Autriche, l’es-
1. A ia place des mots « se communiqua au cabinet de Madrid, p on lit dans la première édition « maltraita le cabinet de Madrid, lui fut fatale {misshandelte das Kohînet :u Uadriif]. •
INTUODUCTION.
prit vif, et rappelant César, du prince de Parme, donnèrent à cette guerre autant de directions opposées, tandis que le plan de la révolte resta toujours le même, dans une seule tête, où il se maintenait plein de clarté et de vie. Le plus grand mal fut qu’en général les maximes de gouvernement n’étaient pas appliquées au moment où elles auraient dù l’être. Au commencement des troubles, quand la supériorité était encore visiblement du côté du roi , quand une prompte résolution et une mâle fermeté pouvaient étouffer la révolte encore au berceau, on laissa flotter mollement les rênes de l’administration dans les mains d’une femme. Lorsque la rébellion eut réellement éclaté , que les forces de la faction et celles du roi se trouvaient déjà plus en équilibre, et qu'une prxidentc souplesse pouvait seule empêcher la guerre civile, qui était imminente, le gouvernement échut à un homme auquel manquait précisément la seule vertu nécessaire pour cet emploi. Un surveillant aussi attentif que l'était Guillaume le Taciturne ne laissa échapper aucun des avantages que lui donnait la mauvaise politique de son adversaire, et avec une silencieuse ténacité il mena lentement au but sa grande entreprise.
Mais pourquoi Philippe II ne parut-il pas lui-même dans les Pays-Bas? Pourcjuoi préféra-t-il épuiser les moyens les moins naturels plutôt que d’essayer le seul qui ne pouvait manquer de réussir? Pour briser le pouvoir et la licence de la noblesse, aucun expédient n’était plus sûr que la présence personnelle du souverain. Toute grandeur particulière s'effaçait nécessairement auprès de la majesté royale, toute autre autorité était éclipsée. Au lieu d’attendre que la vérité arrivât, lentement et confusément, jusqu'au trône lointain, à travers tant de canaux impurs, et qu’une tardive résistance laissât à l’œuvre du hasard le temps de mûrir, de se changer en œuvre de la sagesse, le coup d’œil pénétrant du maître aurait distingué la vérité de l’erreur. A défaut d’humanité, sa froide politique aurait suffi pour sauver au pays un million de citoyens. Plus proches de leur source, les édits eussent été plus efficaces; tout près du but où ils visaient, les coups de la révolte auraient perdu de leur force et de leur audace. 11 en coûte inliniment plus de faire en face à l’ennemi le mal qu’on peut bien SC permettre contre lui en son absence. I.a révolte parut d’abord
SCHILLER. — niST. I.
18 inSTOlRE DE DA RÉVOLTE DES PAYS-RAS.
alarmée de son nom même, et elle se para longtemps du spécieux prétexte de défendre la cause du souverain contre les prétentions arbitraires de son lieutenant. L’apparition de Philippe II à Bruxelles aurait mis fin tout d'un coup à cette jonglerie. Alors la rébellion eût été forcée de réaliser sa feinte, ou de jeter le masque et de se condamner elle-même en prenant sa vraie ‘ forme. Et quel soulagement pour les Pays-Bas, si la présence du roi leur avait seulement épargné les maux dont ils furent accablés à son insu et contre sa volonté! Ouel avantage pour luiméme, quand celte présence n’aurait servi qu’à veiller sur l’emploi des sommes immenses qui, levées illégalement pour les besoins de la guerre, disparaissaient dans les mains rapaces des administrateurs! Ce que ses lieutenants ne pouvaient arracher que par le monstrueux secours de la terreur, la majesté royale l’aurait trouvé sans effort dans tous les cœurs. Ce qui rendait ses ministres des objets d’exécration, n’aurait provoqué tout au plus à son égard que la crainte ; car l’abus d’un pouvoir exercé par droit de naissance accable moins douloureusement que celui d’un pouvoir délégué. Sa présence aurait sauvé des milliers d’hommes, quand même il n’eût été autre chose qu’un despote économe ; et, ne l’eût-il pas été, la terreur de sa personne lui aurait conservé un pays qu’il perdit par la haine et le mépris qu’inspirèrent ses agents.
De même que l’oppression du peuple néerlandais devint un intérêt commun à tous les hommes qui avaient le sentiment de leurs droits, de môme on pourrait croire que la désobéissance et la défection de ce peuple dut être pour tous les princes une invitation à protéger leurs propres droits dans ceux de leur voisin. Mais la jalousie contre l’Espagne l’emporta cette fois sur la sympathie politique, et les premières puissances de l’Europe se rangèretit ouvertement ou en secret du côté de la liberté. L'empereur Maximilien II, quoique attaché à la maison d’Espagne par les liens de la parenté, lui donna un juste sujet de l’accuser d’avoir favorisé secrètement le parti des rebelles. Par l’offre de sa médiation, il reconnaissait tacitement à leurs griefs un certain degré de justice, ce qui devait les encourager à les soutenir avec d’autant plus de fermeté. Sous un empereur qui eût été sincèrement dévoué à la cour d’Espagne, Guillaume d’Orange
INTRODUCTION
aurait eu de la peine à tirer de l’Allemagne tant de troupes et d’argent. La France, sans rompre ouvertement et formellement la paix , plaça un prince du sang à la tète des rebelles néerlandais ; les opérations de ceux-ci furent en grande partie exécutées avec de l’argent et des troupes de France. Élisabeth d’Angleterre ne faisait qu’exercer une juste vengeance, de justes représailles, en protégeant les rebelles contre leur légitime souverain; et, quoique ses modiques secours fussent tout au plus suffisants pour empêcher la ruine totale de la république, c’était déjà un avantage infini dans ces moments où l’espérance pouvait seule encore soutenir leur courage abattu. A cette époque, Philippe était encore en paix avec ces deux puissances, et toutes deux le trahirent. Souvent, entre le fort et le faible, la probité n’est pas une vertu; celui qui est craint peut rarement tirer avantage de ces liens délicats qui unissent entre eux les égaux. Philippe avait lui-même banni la vérité des relations politiques; luiméme avait écarté la moralité des rapports des rois et fait de la ruse la divinité des cabinets. Sans jouir jamais pleinement* de sa supériorité, il eut à lutter pendant toute sa vie contre la jalousie qu’elle éveillait chez les autres. L’Europe lui lit expier l’abus d’un pouvoir dont il n’avait jamais eu réellement le complet usage.
Si, à côté de l’inégalité des deux adversaires, qui excite au premier coup d'œil un si grand étonnement, on tient compte de toutes les circonstances qui furent contraires à l’un et favorables à l’autre, l’événement cesse de paraître surnaturel, mais il reste toujours extraordinaire; et l’on a une juste mesure pour apprécier le mérite propre de ces républicains dans la conquête de leur liberté. Mais qu’on ne suppose pas que l’entreprise même ait été précédée d’une si exacte évaluation des forces, ou qu’en s’embarquant sur cette mer incertaine, ils aient su d’avance sur quel rivage ils aborderaient plus tard. L’entreprise ne s’offrit pas à la pensée de ses auteurs aussi mûre, aussi féconde* qu’elle se montra à la tin dans son accomplissement:
t. Les éilitions aciucllos suppriment te mol gant « entièrement, pleinement. » qui se trouve dans la première et qui est ici nécessaire pour le sens.
2. Il y a do plua, dans la première édition, « aussi hardie et aussi magnifique. »
20 HlSTOinE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. tout aussi peu l’avait paru à l’esprit de Luther l’éternelle scission religieuse, lorsqu’il s’éleva contre le trafic des indulgences. Quelle différence entre cette modeste procession des Gueux à Bruxelles, qui implorent, comme une grâce, un traitement plus humain , et la redoutable majesté d’un État libre qui traite d’égal à égal avec les rois, et, en moins d’un siècle, dispose du trône de ses anciens tyrans! La main invisible du destin fit prendre à la flèche lancée un essor plus élevé et une tout autre direction que celle que la corde lui avait imprimée. C’est au sein de l’heureuse province du Brabant que naît la libellé, qui, bientôt, n’étant encore qu’un enfant nouveau-né, doit, arrachée à sa mère, faire le bonheur de la Hollande jusque-là méprisée. Mais l’entreprise même ne doit pas nous sembler moins grande, parce qu’elle s’est terminée autrement qu’elle n’avait été conçue'. L’homme travaille, polit et façonne la pierre brute, que les siècles lui fournissent; le moment, l’occasion lui appartiennent, mais l’histoire du monde se déroule au gré de la fortune et des accidents. Si les passions qui agirent dans ce mémorable événement n’ont pas été indignes de la cause qu’elles servaient à leur insu; si les forces qui aidèrent à l’accomplir, si les actions isolées, dont l’enchaînement produisit ce merveilleux résultat, ont été en soi de nobles forces, de belles et de grandes actions, l’événement lui-même est dès lors grand, intéressant et fécond pour nous, et nous sommes libres d’y voir avec étonnement l’œuvre hardie du hasard ou de reporter notre admiration à une intelligence supérieure.
L’histoire du monde est semblable à elle-même , comme les lois de la nature, et simple comme l’àme humaine. Les mêmes causes ramènent les mêmes effets. Sur ce même sol, où les Néerlandais font tête aujourd’hui à leur tyran espagnol , leurs ancêtres, les Bataves et les Belges, luttèrent, quinze siècles auparavant, contre leur tyran romain. Comme eux, sujets contraints d^ln maître superbe; comme eux, maltraités par des satrapes avides, ils brisent leurs chaînes avec la même audace, et tentent la fortune dans une lutte inégale. C’est le même orgueil de
1. La premicro édition ajoute ici : « l*n commerce plus intime avec Hiisloire moderno et ancienne du momie devrait nous avoir guéris de ce vain jugement. 9
INTRODUCTION
conquérant, le même élan national, chez l’Espagnol du seizième siècle et le Romain du premier; la môme valeur, la môme discipline dans les armées; la même terreur inspirée par leur ordre de bataille. Li, comme ici, nous voyons la ruse lutter contre la force supérieure, et la persévérance, soutenue par la concorde, lasser une énorme puissance, qui s’est affaiblie par la division de ses forces. Là, comme ici , une haine privée arme la nation : un seul homme, né pour son siècle, révèle à ses concitoyens le dangereux secret de leur pouvoir, et pousse leur ressentiment muet à une explosion sanglante. « Avouez-le, Bataves, dit Claudius Civilis à ses concitoyens dans le bois sacré*, sommesnous encore traités, comme autrefois, par ces Romains, en alliés et en amis? ne le sommes-nous pas plutôt en esclaves? Nous sommes livrés à leurs employés et à leurs lieutenants, qui, après s’ôtre rassasiés de nos dépouilles et de notre sang, sont remplacés par d’autres, qui renouvellent, sous d’autres noms, les mêmes violences. S’il arrive une fois enfin que Rome nous envoie un magistrat supérieur, il nous écrase par une escorte d’un faste ruineux et par un orgueil plus insupportable encore. Le temps dès levées approche de nouveau, des levées qui arrachent pour jamais les fils à leurs parents, les frères à leurs frères, et livrent votre mile jeunesse à la dépravation romaine. Le moment, Bataves, est à nous. Jamais Rome ne fut abattue comme à présent. Que ces noms de légions ne vous effrayent point : leurs camps ne renferment que des vieillards et du butin. Nous avons des fantassins et des cavaliers. I.a Germanie est pour nous, et la Gaule brûle de secouer le joug. Qu’ils régnent sur la Syrie , et l’Asie et l’Orient , qui ne peuvent se passer de rois! Il en est encore parmi nous qui sont nés avant qu’on payit tribut aux Romains. Les Dieux sont du parti du plus brave. » Des serments solennels consacrent cette conjuration , comme plus tard l’alliance des Gueux ; comme celle-ci , elle se cache insidieusement sous le voile de la soumission et sous la majesté d’un grand nom. Les cohortes de Civilis jurent, au bord du Rhin, fidélité à Vespasien, alors en Syrie, comme les
1. Voyez ce discours dans les Histoires do Tacite, lir. IV, chap. U. — Je n’ai pas l>csoin d’avertir que nous avons traduit, non le latin de Tacite, mais ralleoiand de Schiller, qui est une version assez libre.
2î HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES l'AYS-UAS.
signataires du Compromis à Pliilippc II. Le nu'me cliamp do bataille produit le m^'mc plan de défense , ouvre le môme refuge au désespoir. Les uns et les autres contient leur fortune chancelante à l’élément que la nature leur donne ]>our allié; dans la môme détrcs.se, Civilis sauve son lie par une inondation factice, comme, quinze siècles après lui, Guillaume d’Orange sauvera la ville de Leyde. La vaillance balave révèle la faiblesse des maîtres du monde, comme le noble courage de leurs descendants donne en .spectacle à toute l'Europe le déclin de la puissance espagnole. La même fécondité de génie dans les généraux des deux époques fait que la guerre dure avec la même opiniâtreté et qu’elle a une issue presque également douteuse. Ceiiendant nous remarquons une différence : les llomains et les Bataves font la guerre avec humanité , parce qu’ils ne combattent pas pour la religion*.