‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 216 sur 228 · SUR LES MIGRATIONS DE PEUPLES · texte numérisé non relu

SUR LES MIGRATIONS DE PEUPLES

pour ne pas faire succéder à notre déplaisir un tout autre sentiment. Considère-t-on les causes de celte expédition des peuples chrétiens dans la Terre sainte, elle est une production si naturelle, si nécessaire du siècle qui la vit naître, que l'homme le plus dépourvu d’instruction, à qui l’on exposerait en détail les prémisses historiques de ce grand fait, l’en déduirait certainement de lui-méme. En examine-t-on les effets, on reconnaît dans cette entreprise le premier pas remarquable par lequel la superstition ellc'-méme commença à réparer les maux qu’elle avait causés à l’humanité pendant des siècles, et il n’est peutêtre pas de problème historique que le temps ait plus nettement résolu que celui-ci, aucun au sujet duquel le génie souverain qui ourdit la trame de l’histoire du monde se soit justifié d’une manière plus satisfaisante devant la raison humaine.

Du repos énervant et contre nature où l’ancienne Rome avait plongé tous les peuples à qui elle imposait sa domination, de l’esclavage efféminé dans lequel elle étouffait les forces les plus vives d’un monde abondamment peuplé, nous voyons l’humanité sortir, et traverser la liberté anarchique et orageuse du moyen âge, pour se reposer enfin dans un heureux milieu entre les deux extrêmes, et associer dans une bienfaisante union l’ordre et la liberté, l’activité et le repos, la diversité et l’accord.

On peut à peine mettre en question si cet heureux état dont nous jouissons, dont du moins nous sentons assurément l’approche, doit être considéré comme un progrès, quand nous le rapprochons de la situation la plus florissante où jamais l'humanité se soit trouvée anciennement, et si, comparés à ceux qui vécurent aux plus beaux temps de la Grèce et de Rome , nous sommes devenus vraiment meilleurs. Ija Grèce et Rome ont pu produire tout au plus d'excellents Grecs et d’excellents Romains; la nation, même à sa plus belle époque, n’est jamais parvenue à former des hommes excellents. Hors de la Grèce, le monde entier n’était pour TAthénien qu’un désert barbare , et Ton sait qu’il tenait de cela grand compte dans l’appréciation de son bonheur. Les Romains s’étaient punis par leurs propres mains, en ne laissant subsister sur tout le vaste théâtre de leur domination que des citoyens de Rome et des esclaves de Ronu. Aucun de nos Etals modernes n’a un droit de cité à dispenser à la façon dé Rome ;

OPUSCULES mSTOIUQUES.

mais, en revanche, nous possédons un bien que nul Romain, s’il voulait rester Romain, ne pouvait connaître; et ce bien, nous le tenons d’une main qui ne ravit pas à l’un ce qu’elle donne à l’autre, et qui jamais ne reprend ce qu’elle a une fois donné: nous possédons la liberté humaine, trésor qui augmente de valeur, bien didérent en cela du droit de cité du Romain, à mesure que s’accroît le nombre de ceux qui le partagent avec nous, et qui, indépendant des formes changeantes des constitutions, et des vicissitudes qui ébranlent les empires, repose sur le solide fondement de la raison et de l’équité.

I.e progrès est donc manifeste, et la question se réduit à ces termes ; n’y avait-il pas, pour arriver à ce but, un chemin plus rapide? Cette salutaire transformation ne pouvait-elle se développer, au sortir du monde romain, avec moins de violence? Ktait-il indispensable que le genre humain traversât la triste période qui s’étend du quatrième au seizième siècle?

La raison ne peut se faire à l’anarchie. Tendant sans cesse à l’accord, elle aime mieux courir le risque de défendre l’ordre sans succès, que s’en passer avec indiü'érence.

liCs migrations de peuples et le moyen âge, qui les suivit, étaient-ils la condition nécessaire du progrès des temps modernes?

L’Asie peut nous donner sur cette question quelques éclaircissements. Pourquoi, à la suite de l’expédition d'Alexandre, ne s’éleva-t-il aucune république grecque? pourquoi voyons-nous la Chine, condamnée à une triste immobilité, vieillir dans une éternelle enfance? Parce qu’Alexandre fut humain dans ses conquêtes; parce que la petite troupe de ses Grecs disparut parmi les millions de sujets du grand roi; parce que les hordes des Mantchous se perdirent imperceptibles dans la Chine immense. Les hommes seuls étaient subjugués; les lois et les mœurs, la religion et la constitution étaient restées victorieuses. Pour les États gouvernés despotiquement, il n’y a de salut que dans la ruine*. Les conquérants qui les ménagent ne font qu’y amener des colonies, entretenir la vie dans leur corps languis-

I. Au lieu <lc lintergang c ruine, > on lit dans U premiire éiition Yertcùttung ■ dévastation. »

sua LES Mir.RATlONS DE PEUPLES, sanl, et ne peuvent qu’élerniser la maladie. Pour que le pays empesté n’infeclàt pas son vainqueur sain et fort , pour que le Germain dans la Gaule ne dégénérât pas en Romain, de même qu’à Babylone les Grecs avaient dégénéré en Persans, il fallait que le moule fût brisé, qui pouvait devenir dangereux par le pencliant à l’imitation; il fallait que le vainqueur, sur la scène nouvelle qu’il avait envaliie, restât. à tous égards le plus fort.

Le désert de Scythie s’ouvre et verse sur l’Occident une rude engeance. Sa route e.st marquée de sang. Derrière elle, les villes tombent en cendres; elle foule aux pieds, avec la même rage, les œuvres de la main de l’homme et les fruits de la terre. I..a peste et la famine viennent achever ce que le fer et la flamme ont oublié. Mais la vie ne périt que pour laisser germer à sa place une vie meilleure. Nous ne voulons pas compter, sur les pas des envahisseurs, les cadavres qii’ils ont amoncelés, ni les villes qu’ils ont réduites en cendres. Les villes renaîtront plus belles, fondées par la liberté, et une meilleure race d’hommes les habitera. Tous les arts qui créent le beau et le grand, les arts du luxe et du raffinement, périssent; des monuments précieux, érigés pour l’éternité, sont réduits en poussière, et un aveugle caprice ose bouleverser les rouages délicats d’un ordre ingénieusement établi ; mais, au milieu même de ce tumulte sauvage, le génie de l’ordre accomplit son œuvre, et des trésors du passé tout ce qui est destiné aux temps à venir est soustrait, sans qu’on y prenne garde, à la fureur dévastatrice du présent. D’horribles ténèbres se répandent sur les contrées que ravagea ce vaste incendie, et les déplorables restes de leurs habitants^ épuisés n’ont à opposer au nouveau vainqueur ni résistance, ni séductions.

11 y a place maintenant sur la scène, et une nouvelle race de peuples l’occupe ; race élevée, depuis des siècles, dans ses forêts du Nord, paisiblement et à l’insu du monde, pour devenir la colonie régénératrice de l’Occident épuisé Rudes et sauvages sont ses lois, ses mœurs ; mais, sous leur rude forme, elles respectent la nature humaine, que ne respecte pas dans ses esclaves civi-

1. J’ai suivi, pour cette phrase, la ponctuation des Kémnirei hisloriquet. Elle a été modifiée, et le sens avec elle, dans les éditions actuelles.

Usés le despote, maître du monde. Toujours le même, comme s’il était encore sur la terre salique, insensible aux présents que lui offre le Romain subjugué, le Franc demeure lidèle aux lois qui l’ont fait vaincre : trop fier et trop sensé pour recevoir des mains des malheureux des instruments de bonheur. Sur les monceaux de cendres delà magnificence romaine il déploie ses tentes nomades; il plante sa lance de fer, son bien le plus précieux, sur le sol conquis, il la dresse devant les tribunaux, et il faut que le christianisme lui-même , s’il veut enclialner le barbare, ceigne le glaive redoutable.

Et alors toute influence étrangère s’éloigne du fils de la nature. Les ponts sont rompus entre Byzance et Marseille, entre Alexandrie et Rome; le timide marchand rentre chez lui en toute hftte, et le vaisseau qui unissait les contrées glt démâté sur la plage. Un désert d’eaux et de montagnes, une nuit de mœurs farouches, élèvent une barrière infranchissable devant l’entrée de l’Europe : toute cette partie du monde est fermée.

A cet instant commence une lutte longue, difficile, mémorable : l’âpre génie des Germains est aux prises avec les séductions d’un nouveau ciel, avec de nouvelles passions, avec la secrète influence de l’exemple, avec l'héritage de Rome renversée, qui encore lui tend mille pièges dans la patrie nouvelle. Malheur au successeur d’un Clodion qui, sur la scène où Trajan régnait, se croit un Trajan! Mille épées sont tirées pour lui remettre en mémoire la sauvage Scythie! L’esprit de domination et la liberté, l’insolence rebelle et la fermeté , se heurj tent riidement; la ruse s’efforce de prendre l’audace dans ses filets; le terrible droit du plus fort réparait, et pendant des siècles le glaive fumant ne se refroidit point. Une triste nuit qui obscurcit toutes les intelligences descend sur l’Europe , et l’on ne voit s’élever que de rares étincelles, comme pour rendre plus effrayantes les ténèbres qui succèdent â ces lueurs. Iæ génie de l’ordre éternel semble avoir abandonné le gouvernail du monde, ou, pour atteindre un but éloigné, avoir sacrifié la génération présente. Cependant, père également tendre pour tous ses enfants, il ouvre, en attendant, un refuge, au pied des autels, à l’impuissance qui succombe, et, contre une nécessité dont il ne peut lui faire grâce, il fortifie le cœur par le dogme de

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