SUR LES MIGRATIONS DE PEUPLES
la résignation. Il place les mœurs sous la sauvegarde d’un christianisme dégénéré, et permet aux générations intermédiaires de s’appuyer sur cette béquille chancelante, qu'’il brisera entre les mains de leurs neveux plus robustes. Mais dans cette longue lutte les États et leurs citoyens puisent la chaleur de la vie; l’esprit germain résiste énergiquement au despotisme qui enlace les cœurs de ses liens et qui opprima le Uomain trop prompt à succomber; la source de la liberté jaillit en torrent d’eaux vives, et la génération postérieure arrive, invaincue, saine et sauve, au beau siècle où, grâce au concours des hommes et de la fortune, doivent enlin s’unir les lumières de la pensée et l’énergie du vouloir, l’intelligence et l’héroïsme. Quand Rome produisait encore des Scipion et des Fabius, il lui manquait les sages qui eussent montré le but à leur vertu; quand ses sages fleurirent, le despotisme avait déjà égorgé sa victime, et le bienfait de leur apparition fut perdu pour un siècle énervé. La vertu des Grecs n’atteignit pas non plus les brillantes époques de Périclès et d’.\lexandre , et lorsqu’Ilaroun apprit à penser à ses Arabes, déjà l’ardeur s’étàit refroidie dans leur sein. Un meilleur génie veillait sur la nouvelle Europe. Iæ long usage des armes pendant le moyen ige avait donné au seizième siècle une race d’hommes saine et robuste, et préparé à la raison, qui à ce moment déploie sa bannière, de vigoureux champions.
Sur quel autre point du globe a-t-on vu la tète enflammer le cœur, et la vérité' armer le bras des hommes vaillants? Où jamais, ailleurs qu’ici, fut-on témoin de ce prodige, que les principes rationnels du paisible penseur devinssent le cri de guerre des combats meurtriers; que la voix de l’égoïsme se tùt sous la contrainte plus puissante de la conviction; que l’homme enfin risquât ce qu’il avait de plus cher pour atteindre le but le plus noble? Le plus sublime effort de la vertu des Romains et des Grecs ne s’est jamais élevé au-dessus des devoirs de citoyen ;
t. Ou ce que l'on prit pour elle. Il est inutile d'avertir qu'il ne s'agit pas ici de la valeur de la conquôtOf mais de la peine que donna rcnlrcprise; qu'il s’agit du zèle déployé, et non du résultat. Quel que fût l’objet de la lutte, c'était toujours une lutte pour la raison; carde la raison seule on apprit le droit qu'on avait de l’entreprendre, et c'est proprement pour ce droit seul que l'on cornbattit. (A'ofe de Vauteur.)
SCHILLER. ~ mST. 1 33
OPUSCULKS HISTORIQUES.
jamais, si ce n’cst cliez un seul sage, dont le nom même es pour son siècle le plus sanglant reproche. Le plus grand sacrilice que la nation ait accompli dans son âge héroïque, fut un sacrifice oiïert à la patrie. Ce n’est que vers la fin du moyen âge que l’on voit en Europe un enthousiasme qui sacrifie la patrie même à une sublime idole purement rationnelle. Et pourquoi seulement ici ce phénomène, et, ici même, seulement une fois? Parce que dans l’Europe seule, et seulement alors, h la fin du moyen Age, l’énergie de la volonté se rencontra avec la lumière de l’intelligence; qu’alors seulement une race encore virile fut donnée pour instrument à la sagesse.
Dans tout le domaine de l’histoire, nous voyons le développement des Etats et le développement des intelligences marcher d’un pas très-inégal. Les États sont des plantes annuelles qui se flétrissent dans le court espace d’un été, et de la plénitude de la sève passent rapidement à la corruption. La raison éclairée est une plante tardive qui, pour parvenir à sa maturité, a besoin d’un heureux ciel, de beaucoup de soins et d’une longue suite de printemps. D’où vient cette ditlérence? C'est que le sort des Etats dépend de la passion, qui trouve son amorce dans le cœur de tout homme; tandis que le progrès des lumières dépend de l’entendement, qui ne se développe que par des secours étrangers, et du bonheur des découvertes, que le temps et les hasards n’amènent qu’à la longue. Combien de fois verra-t-on l’une de ces plantes fleurir et se flétrir avant que l’autre approche de la maturité! Combien n’est-il donc pas difficile que les Etats attendent le moment où paraissent les lumières, et que la raison, fruit du soir, trouve encore vivante la liberté éclose au matin! Une fois seulement dans l’histoire entière du monde, la Providence .s’est proposé ce problème, et nous avons vu comment elle l’a résolu. Pendant la longue lutte du moyen Age, elle conserva jeune et fraîche en Europe la vie politique, jusqu’,\ ce qu’enfm fussent réunis les éléments nécessaires au développement de la vie morale'.
1. .Vutant la liberli' cl la cirilisalion sont inscparablenient unies, à leur plus haut degré de développement, qu’elles ne peuvent même atteindre que par celle union : autant sont-elles difficiles & réunir quand elles naissent cl se déveluis-
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Seule l’Europe a des Étals qui sont à la fois éclairés, policés, et non sulijugués. Partout ailleurs la barbarie accompagne la liberté; l'esclavage la civilisation. Mais aussi l’Europe seule s’est frayé péniblement sa voie à travers mille années de guerre, et ces mille ans de guerre ne pouvaient être amenés que parles dévastations du cinquième et du sixième siècle. Ce n’cst ni le sang de leurs aïeux, ni le caractère de leur race, qui a préservé nos pères du joug de l’oppression ; car leurs frères, nés libres comme eux, les ïurcomans et les .Mantchons, ont courbé leurs tètes sous le despotisme. Ce n’est pas le sol et le ciel de l’Europe qui leur ont épargné ce destin; car, sur ce môme sol et sous ce môme ciel, les Gaulois et les Bretons, les Étrusques et les Lusitaniens , ont subi le joug des Romains. Le glaive des Vandales et des Huns, qui moissonna sans pitié les peuples do l’Occident, et l’énergique race qui occupa la scène ainsi déblayée, et sortit invaincue d’une guerre de mille années, voilà les créateurs de notre bonheur présent; et ainsi nous retrouvons le génie do l’ordre dans les deux plus terribles phénomènes que l'histoire nous olfre.
Je crois n’avoir pas besoin d’excuse pour, cette longue digression. lies grandes époques de l’histoire sont trop étroitement unies entre elles pour qu’on puisse expliquer l’une sans l’autre; et l’événement des croisades n’est qu’un acheminement à la
pent. Le repos est la condition de la civilisation; mais rien n'est plus dangereux que le repos pour la liberté. Toutes les nations civilisées de l’antiquitC ont nclictô l’épanouissement de la civilisation au prix de leur lil>erlé, parce qiiW/<r.r n’oni irouré \e repos que dans Coppretsim. Et leur civilisation tournait à leur ruine, par cela même qu'elle était née d’un principe de ruine. Pour que ce sncnflce fOt épargné à la race nouvelle, c’est-à-dire pour que la liberté et 1a civilisation pussent, chez elle, se trouver unies, ü fallait qu’elle arrivât au repos par une autre voie que celle du despotisme. Or, il n’y avait pas d'autre voie possible que celle des lois, et les lois, l’homme encore libre ne les peut recevoir que de ItiKméme. .Mais l'homme ne se déterminera à se donner des lois que par la conviction et l’expérience ou de leur utilité, ou des suites funestes de leur contraire. Le premier de ces deux motifs présupposerait ce qui n'est pas encore arrivé, ce qu’il faut d’abord obtenir. L’homme ’libtc ne peut donc être contraint à se donner dos lois que par les suites funestes de l’anarchie. Mais l’anarchie est généralement de très-courte durée , et conduit, par une rapide transition, nu pouvoir arbitraire. D'ordinaire, avant que la raison ait trouvé les lois, i’anarchic a depuis longtemps abouti au despotisme. Pour que la raison eût donc le tcmpsdo se donner les lois, il fallait que Tanarcbie fût prolongée; et c'est ce qui est arrivé au moyen âge. de l'auteur.)
OPUSCULES inSTOniQUES.
solution du problème qu'offre à l’historien philosophe la migration des peuples.
C’est au treizième siècle que le génie du monde, le génie créateur qui a lilé sa trame dans l’ombre, écarte le voile pour montrer une partie de son œuvre. Li sombre enveloppe de brouillards qui, pendant dix siècles, avait couvert l’horizon de l’Europe, s’ouvre h cette époque, et l'on voit paraître un ciel serein. Il faut que le double mal de l’uniformité ecclésiastique et de l’anarchie politique, de la hiérarchie sacrée et de la féodalité, mal complet et poussé à ses dernières limites vers la fin du onzième siècle, se prépare à lui même sa fin dans ce qu’il enfanta de plus monstrueux, dans le délire des guerres saintes.
Un zèle fanatique rouvre soudain l’Occident fermé, et le fils adulte sort de la maison paternelle. 11 se regarde lui-méine avec surprise dans des peuples nouveaux ; il se réjouit, au Bosphore de Thrace, de sa liberté et de son courage; il rougit dans Byzance de son goût inculte, de son ignorance, de sa barbarie, et s’épouvante en Asie de sa pauvreté. Ce qu’il prit là et ce qu’il en rapporta, les annales de l'Europe nous l’apprennent; l’histoire de l’Orient, si nous en avions une, nous dirait ce qu’il donna en échange et laissa derrière lui. Mais ne semble-t-il pas que l’héroïsme des Francs ait encore communiqué à Byzance expirante un souffle de vie éphémère? Elle se relève inopinément avec ses Comnènes, et, fortifiée par la courte visite des Germains, elle marche, à dater de ce moment, d’un pas plus noble vers la mort.
Derrière 1e soldat de la croix, le marchand jette son pont, et le lien retrouvé entre l’Occident et l’Orient , rapidement noué par un accès de belliqueux vertige , est fortifié et perpétué par le commerce aux prudents calculs. Le navire lévantin salue de nouveau des parages bien connus de lui, et son riche chargement excite à l’industrie l’Europe cupide. Bientôt il se passera de l’incertaine direction de l’Arcture, et, portant en lui-même un guide infaillible, il se hasardera plein de confiance sur des . mers inexplorées.
Les goûts et les convoitises de l’Asie suivent l’Européen dans son pays natal; mais ici ses* forêts ne le connaissent plus, et d’autres bannières flottent sur ses chôleaux. Devenu pauvre dans
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sa patrie pour briller aux rives de l’Euphrate, il rtfnoncc eiilin à l’idole adorée de son indépendance et à son pouvoir hostile de seigneur, et il permet à ses serfs de racheter avec de l’or les droits de la nature. Il présente volontairement ses mains aux chaînes qui le décorent, il est vrai, mais aussi domptent l’indompté. La majesté des rois s’élève, en même temps que les serfs de la glèbe deviennent des hommes. De la mer des dévastations sort, conquise sur la misère, une nouvelle terre féconde : la commune.
Celui-là seul qui avait été l’âme de l’entreprise et avait fait travailler la chrétienté tout entière à sa grandeur à lui, le pontife de Rome voit ses espérances trompées. Pour saisir, en Orient, un nuageux fantôme, il a sacrifié en Occident une couronne réelle. Sa force était dans la faiblesse des rois ; l’anarchie et la guerre civile, tel était l’arsenal inépuisable d’où il tirait ses foudres. Maintenant encore il les lance.... mais maintenant la puissance affermie des rois lui résiste. Il n’x a plus d’anathème, d’interdit fermant le ciel, de dispense des plus sacrés devoirs, qui puisse rompre les liens salutaires qui attachent le sujet à son souverain légitime. En vain son impuissant courroux lutte contre le temps, qui a élevé son trône et qui l’en fait maintenant descendre. La superstition avait enfanté cet épouvantail du moyen âge, et la discorde l’avait fait grandir. Autant étaient faibles ses racines, autant fut rapide et terrible son développement au onzième siècle. Aucun âge du monde n’avait vu son pareil. Qui eût deviné, en voyant cet ennemi de la liberté la plus sainte, qu’il était envoyé au secours de la liberté? Lorsque la querelle entre les rois et les nobles s’échauffa, il se jeta entre les combattants inégaux , et retarda la dangereuse issue de la lutte jusqu’au moment où un champion meilleur, le tiers état, eût assez grandi pour remplacer la créature du moment. Nourri par le désordre, il dépérit dès que l’ordre se fit. Enfant des ténèbres, il disparaît devant la lumière. Disparut-il aussi le dictateur qui était accouru contre Pompée au secours de Rome qui succombait? ou Pisistrate, qui dissipâtes factions d’Athènes? Rome et Athènes passent de la guerre civile à la servitude.... l’Europe moderne à la liberté. Pourquoi l’Europe fut-elle plus heureuse ? Parce qu’ici un fantôme passager accomplit ce qui là
OPUSCULES HISTORIQUES, fut l’œuvre d’un pouvoir durnhle; parce qu’ici seulement il se trouva un bras assez fort pour empêcher l’oppression, mais trop faible pour opprimer lui-même.
Quelle différence entre ce que l’homme sème et ce que le destin lui fait récolter! l'our enchaîner l'Asie aux marches de son trône, le saint-père livre au glaive des Sarrasins un million de ses lils héroïques; mais en eux il a enlevé à son siège, en Europe, ses plus fermes appuis. La noblesse rêve des conquêtes nouvelles et de nouvelles couronnes à gagner, et elle rapporte aux pieds de ses souverains un cœur plus docile. Le pieux pèlerin cherche au saint Sépulcre le pardon des péchés et les joies du paradis, et seul il reçoit plus qu’il ne lui avait été promis. 11 retrouve en Asie son humanité, et il rapporte de cette partie du monde, à .ses frères d’Eurofie, la semence de la liberté : conquête inliniment plus importante que les clefs de Jérusalem ou les clous de la croix du Sauveur * !
1. VnycE, pape 508^ dans la note, la transition qui rattachait ce morceau au cummcuccLueut du fragmeut qui suit