LIVRE PREMIER
voie, qui commandait l’armée impériale dans les Pays-Bas, fut appelé en Italie par les allaires de ses propres États, l’empereur confia à Guillaume le commandement de ces troupes, malgré les représentations de tout son conseil de guerre, qui jugeait beaucoup trop hasardeux d’opposer un jeune homme à l’expérience des généraux français. Absent et sans aucune recommandation, il fut préféré par le monarque à la troupe de ses généraux tout couverts de lauriers, et l’événement ne lui donna pas lieu de regretter son choix.
faveur insigne dont ce prince avait joui auprès du père aurait été, à elle seule, un motif très-grave pour qu’il fût exclu de la confiance du fils. Philippe s’était fait, ce semble, une loi de venger la noblesse espagnole sur celle des Pays-Bas de la préférence (jue Charles-Quint avait constamment témoignée à celleci. Mais les raisons secrètes qui l’éloignaient du prince étaient plus importantes. Guillaume d’Orange était de ces hommes maigres et pèles , comme César les appelle , qui ne dorment pas la nuit, qui pensent trop, devant lesquels a chancelé le plus intrépide des cœurs humains. Le tranquille repos d’un visage toujours égal cachait une âme active, ardente, qui n’agitait pas même le voile derrière lequel elle agissait et créait, et qui était également impénétrable à la ruse et à l’amour; un esprit multiple, fécond, infatigable, assez souple et flexible pour prendre à l’instant , comme coulé dans un nouveau moule, toutes les formes qu’il voulait ; assez sûr de lui pour ne se perdre lui-même dans aucune , assez fort pour supporter tous les changements de la fortune. Pour pénétrer les hommes et pour gagner les cœurs, il n’y avait point de plus grand maître que Guillaume : non que, selon l’usage de la cour, il laissât scs lèvres professer une servilité que son âme Hère aurait démentie, mais parce qu’il n'était ni avare ni prodigue des témoignages de sa faveur et de son estime, et que, par une sage économie des moyens avec lesquels on gagne les hommes, il augmentait le nombre des instruments dont il faisait provision. Autant son esprit était lent à produire, autant les fruits de son génie étaient parfaits ; autant sa détermination tardait à mûrir, autant l’exécution était ferme et inébranlable. Lorsqu’il avait une fois adopté un plan comme le meilleur, il n’y avait point de résistance propre à le lasser.
.80 mSTOlRK DK I.A RÉVOLTE DES PAYS-BAS. point d'accidents qui pu.ssent détruire sa résolution, parce qu’ils s'étaient tous olTerts à sa pensée avant qu'ils se présentassent réellement. Autant son Ame était au-dessus de la frayeur et de la joie, autant elle était sujette à la crainte; mais sa crainte devançait le péril, et il était calme dans le tumulte, parce qu’il avait tremblé dans le repos. Guillaume répandait son or avec profusion, niai.s il était avare de ses moments. L’heure de la table était sa seule récréation, mais aussi cette heure appartenait tout entière à son cœur, à sa famille et à l’amitié : c’était un modeste larcin fait à la patrie. Alors, le verre en main, son front s’éclaircissait; la gaieté et la tempérance assaisonmiient pour lui ce plaisir, et, à ce moment, l’austère souci n’avait pas le droit d'assombrir sa bonne humeur. Son état de maison était somptueux ; l’éclat d'un nombreux domestique, la foule et la qualité des ofliciers qui entouraient sa personne, rendaient sa demeure semblable à la cour d'un prince souverain. Une brillante hospitalité, ce puissant enchantement des démagogues, était la divinité de son palais. Les princes et les ambassadeurs étrangers y trouvaient un accueil et un traitement qui surpassaient tout ce que l’opulente Belgique pouvait leur olfrir. Une humble soumission au gouvernement écartait le blAme et le soupçon que cette dépense pouvait jeter sur ses vues. .Mais ces p’rofusions entretenaient l'éclat de son nom parmi le peuple , que rien ne (latte plus que de voir étalés devant les étrangers les trésors de la patrie ; et le haut faîte de prospérité où on le voyait placé rehaussait le mérite de l’affabilité à laquelle il daignait descendre. Jamais homme peut-être, plus que Guillaume le Taciturne, n’était né pour être le chef d’une conjuration. Un regard ferme et pénétrant, qui sondait le passé, le présent et l’avenir , le don de saisir promptement l’occasion, l’ascendant sur tous les esprits, des projets immenses, qui ne montrent leur forme et leurs proportions qu’à celui qui les observe à une grande distance , des calculs hardis , dont la trame descend tout le long de la chaîne de l'avenir ; tout cela, chez lui, était sous la garde d’une vertu éclairée et libre, de cette vertu qui, sur l’extrême limite, marche encore d’un pas assuré.
Un homme tel que celui-là pouvait rester impénétraîjle à tous ses contemporains, mais non à l’esprit le plus déliant de son