LIVRE PREMIER
siècle'. Philippe U pénétra promptement jusqu’au fond de ce caractère, celui de tous qui, parmi les bonnes natures, était le plus semblable au sien. S’il ne l’avait pas si complètement pénétré, on ne saurait s’expliquer qu’il ait pu ne pas donner sa confiance un homme dans lequel se réunissaient presque toutes les qualités qu’il estimait le plus et qu’il pouvait le mieux apprécier. Mais Guillaume avait encore avec Philippe II un autre point de contact plus important. Il avait appris la politique sous le mémo maître, et il avait été, on pouvait le craindre, un élève plus capable. Non pour avoir fait son étude du Prince de Machiavel, mais parce qu’il avait reçu l’enseignement vivant d’un monarque qui avait mis les maximes du Prince en pratique, Guillaume s’était familiarisé avec les dangereux artilices qui élèvent et qui renversent les trônes. Philippe II avait affaire en lui à un adversaire armé contre sa politique, et qui avait à sa disposition, pour défendre la bonne cause, les ressources de la mauvaise; et cette dernière” circonstance nous explique précisément pourquoi, entre tous les contemporains, Guillaume lui inspirait la haine la plus implacable et la crainte la moins naturelle’.
Les soupçons qu’on avait déjà conçus contre le prince s’augmentèrent par l’opinion douteuse qu’on avait de sa religion. Guillaume crut au pape aussi longtemps que vécut le monarque son bienfaiteur; mais on craignait avec raison que la préférence inspirée autrefois à son jeune cœur pour la religion réformée n’en fût jamais entièrement sortie. Quelle que soit l’Église qu’il ait peut-être préférée à certaines époques de sa vie, ce qui aurait pu les rassurer toutes, c’est qu’aucune ne l’a possédé tout entier. Nous le voyons, dans un temps postérieur, passer au calvinisme avec aussi peu de difficulté que, dans sa première enfance, il avait quitté la religion luthérienne pour la romaine. Il défendit plutôt contre la tyrannie espagnole les droits naturels des protestants que leurs opinions ; ce n’était pas
1. « A l'esprit le plos défiant de son siècle. • Dans la première édition, ces mots sont précédé» de ceux-ci : « Au plus grand connaisseur des âmes. ^
Dans la première édition. L’alinéa se termine ainsi : « Mallicureusemcnt l’cmpcreur, en pinntan» pour son Gis celle belle fleur, avait en mémo temps élevé lo ver qui en rongeait la corolle {littéralement la floraison}. »
scim.LFn. — îî;.st. 6
82 inSTOinR DE LA HÉVOI.TE DES l’AYS-IlAS. leur foi, c’étaient leurs souH'rances qui avaient fait de lui leur ' frère'.
Ces raisons générales de défiance parurent justifiées par une révélation que le hasard fournit sur ses véritables sentiments. Guillaume était resté en France, comme otage de la paix de Cateau-Cambrésis, à la conclusion de laquelle il avait coopéré, et, par l’imiirudence de Henri II, qui croyait parler à un conlident du roi d'Esimgne, il avait appris un secret dessein que la cour de France formait avec celle d’Es|)agne contre les protestants des deux royaumes. I.e prince s'empressa de communiquer à ses amis de Bruxelles cette imfiortnnte découverte, qui les touchait de si près, et les lettres qu’il échangea avec eux à ce sujet tombèrent par malheur dans les mains du roi d'Espagne*. Philippe II fut moins surpris de cet éclaircissement décisif sur les véritables sentiments de Guillaume qu'irrité du renversement de son projet; mais les grands d’Espagne, qui n’avaient pas encore pardonné au prince ce moment où le plus grand des eni|)ereurs, dans le dernier acte de sa vie, s’apjiuya sur les épaules de Guillaume, ne laissèrent pas échapper cette occasion favorable de perdre enfin tout à fait dans l’esprit de leur roi l’homme qui avait trahi un secret d’Ktat.
D’aussi noble race que Guillaume, Lamoral, comte d’Egmont et prince de Gavre, descendait des ducs de Gueldre, dont le courage guerrier avait lassé les armes de l’Autriche. Sa famille brillait dans les annales du pays; un de ses ancêtres avait déjà exercé sous .Maximilien le stathoudérat de Hollande. Le mariage d'Egmont avec la duchesse Sabine de Bavière releva encore l’éclat de sa naissance et le rendit puissant par d’importantes alliances. En 15à0 , Charles-üuint l’avait fait à L’trecht chevalier de la Toison d’or. Les guerres de cet emjiereur furent l’école de sa gloire future, et les batailles do Saint-(juentin et de Gravelines tirent de lui le héros de son siècle. Chacun des bienfaits de la jiaix, et ce sont les peuples commerçants qui les ressentent avec le plus de gratitude, rappelait le souvenir des
1. SIraiI., dec. I, liv. 1, p. 24, et liv. III, p. &fi. «p — Grot.,dnn., liv. I, p. 7. — Reidan., liv. III, M. — Meurs,, 6'uii. Àuriac., liv. I, p. 2, *q. — Burg., 6f), 66.
2. Strad., dec. I, liv. 111, p. 66. — Thuan., 1, lOlü. — Reidan., liv. I, p. 2.