‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 36 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

victoires par lesquelles cette paix avait été accélérée, et l’orgueil flamand se gloritiait, comme une mère orgueilleuse, de l’illustre fils du pays, qui remplissait toute l’Europe de l’admiration de son nom. Neuf enfants, qui florissaient sous les yeux de ses concitoyens, multipliaient et resserraient ses liens avec sa patrie, et l’afTeclion générale dont il était l’objet s’entretenait à la vue de ceux qui étaient son bien le plus cher. Chaque appai'ition d’Egmont en public était un triomphe; tous les regards qui sa fixaient sur lui racontaient sa vie; ses exyiloits vivaient dans les récits pleins de jactance de ses compagnons d’armes; les mères l’avaient montré à leurs enfants dans les jeux chevaleresques. La courtoisie, un noble maintien et l’aflabilité, les aimables vertus de la chevalerie, ornaient de grâce son mérite '. Sur son front ouvert se révélait son âme libre; sa franchise ne ménageait pas mieux scs secrets que sa bienfaisance ses richesses, et une pen.sée, dès qu’elle était à lui, appartenait à tout le monde. Sa religion était douce et humaine, mais peu éclairée, parce qu’elle recevait la lumière de son cœur et non de son intelligence ’.

Egmont avait plus de conscience que de princiijes; sa tête ne s’était pas donné à elle-même son code de lois, il lui avait été simplement enseigné: aussi le seul nom attaché à une action pouvait-il suffire pour la lui défendre. Les hommes, à ses yeux, étaient bons ou mauvais, et non ayant en eux du bon ou du mauvais*. Dans sa morale, il n’y avait point de milieu entre le vice et la vertu ; c’est pourquoi un seul bon côté le décidait souvent en faveur d’un homme. Egmont réunissait tous les avantages qui font le héros; il était meilleur soldat que Guillaume d’Orange, mais fort au-de,ssous de lui comme homme d’Etat : celui-ci voyait le monde tel qu’i\ était réellement;

1. La premiùre édition ajoute ici : « Dans un .salut amical ou une poignée de main, son cœur, avec effusion, engageait sa foi à chacun de ses concitoyens. »

. 2. Dans la preraitre édition, la phrase se termine ainsi : « (C’éUit une religion) sensible et commode, une foi de soldat, fidMo h TFaglisc, comme .son glaive l’était au rot, parce qu’il fallait qu’il l’eût lit toute prèse dans les nécessités de la lictaille, et parce qu'on récolte plus vite les fruits de la mémoire que ceux du jugement. »

3. 1^ sens de la phrase est bien déterminé dans la premiùre édition : les mots traren (étaient) et hatien (avaient) tM>nt imprimés en lettres espacées, ce qui équivaut H nos italiques.

84 HISTOIRE BE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. Egmont le voyait dans le miroir magique d’une imagination qui embellissait tout. Les hommes que la fortune a surpris par des faveurs auxquelles ils ne trouvent point dans leurs actions de cause naturelle, sont très- facilement tentés d’oublier, en général , l’enchainement nécessaire des causes et des efl'ets , et de faire intervenir dans la suite naturelle des choses cette force supérieure et merveilleuse à laquelle ils finissent par se fier témérairement, comme César à sa fortune. Egmont était de ces hommes. Enivré de ses mérites, que la reconnaissance qu’on lui vouait avait exagérés, il vivait dans l’étourdissement de cette douce conviction, comme dans les aimables rêves d’un monde enchanté. 11 ne craignait rien, parce qu’il se fiait au gage incertain que le sort lui avait donné dans l’amour de tout le peuple; et il croyait à Injustice, parce qu’il était heureux. La plus affreuse expérience du parjure espagnol ne put ellemême plus tard extirper de son ;lme cette conliance, et, même sur l’échafaud, l’espérance fut son dernier sentiment. Une tendre appréhension pour sa famille tint son courage patriotique enchaîné à de plus humbles devoirs. Parce qu’il avait à craindre pour ses biens et pour sa vie, il ne pouvait hasarder beaucoup pour la république. Guillaume d’Orange rompit avec le trône, parce que le pouvoir arbitraire révoltait son orgueil'; Egmont était vain, voilà pourquoi il attachait du prix à la faveur des monarques. Le premier était un citoyen du monde, Egmont n’a jamais été rien de plus qu’un Flamand *.

Philippe II n’avait pas encore acquitté sa dette envers le vainqueur de Saint-Quentin, et la place de gouverneur général des Pays-Bas semblait être la seule récompense digne de si brillants services. La naissance et la considération, la voix du peuple et les talents personnels parlaient aussi haut en faveur d’Egmont que d’Orange, et si le dernier était écarté, l’autre pouvait seul l’avoir supplanté.

Deux concurrents d’un mérite si égal auraient pu rendre le. choix embarrassant pour Philippe II, s’il lui était jamais venu

1. On lit de plus ici dans la première édition : « S’il donna la liberté à son pays, ce n'était pas qu'il fût exempt d’ambition, mais son ambition plus haute détinignait de rien devoir à autrui. >

2. Grot., liv. I, p. 7. — Slrad., liv, I, 23, ot liv. III, 8’i.

MVRE PREMIER.

à lii pensée de se prononcer pour l’un des deux. .Mais les avantages mêmes sur lesquels ils fondaient leur droit furent ce qui les exclut : c’étaient précisément ces vœux ardents du peuple pour leur élévation qui leur avaient enlevé irrévocablement tous leurs titres à ce poste. Philippe ne pouvait employer dans les Pays-Bas un gouverneur qui eût à sa disposition la bonne volonté et la force du peuple*. Ëgmont, issu des ducs de Gueldre, était, par sa naissance, un ennemi de la maison d’Espagne, et le pouvoir souverain paraissait dangereux dans les mains d’un homme qui pouvait former le dessein de venger l’oppression de son aïeul sur le üls de l’o])prcsseur. On ne pouvait ollenser la nation en excluant ses deux favoris, ni les offenser eux-mêmes : « Le roi, disait-on, les écarte tous les deux, parce qu’il ne veut pas préférer l’un à l’autre ’. »

Trompé dans son attente d’être gouverneur, le prince d’Orange ne perdit pas cependant tout espoir d’affermir. son influence dans les Pays-Bas. Parmi les autres personnes qui furent proposées pour cette charge était Christine, duchesse de Lorraine et tante du roi, qui avait rendu à la couronne un service éclatant comme médiatrice de la paix de Cateau-Cambrésis. Guillaume avait des vues sur sa fille, et il espérait les faire réussir en s’employant activement pour la mère ; mais il ne réfléchit pas que par là même il gâtait la cause de la duchesse. Christine fut rejetée , non, comme on le prétendait, parce que la dépendance où ses domaines étaient de la France la rendait suspecte à la cour d’Espagne, mais bien plutôt parce qu’elle était agréable au peuple néerlandais et au prince d’Orange *.

1. La premièrQ étiUion ajoute : « Kt que le peuple sc fût attaché par uue si rive alTecUün. *

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