‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 38 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

treize ans, et neveu de Paul III, obtient, avec sa personne, les duchés de Parme et de Plaisance pour dot, et, par une destinée bizarre, Marguerite est unie, une fois nubile, à un enfant, comme auparavant un traité l'avait donnée dans son enfance à un homme fait. Son caractère peu féminin rendit celte dernière union encore plus choquante, car ses goûts étaient ceux d’un homme, et toute sa manière de vivre démentait son sexe. A l’exemple de la reine de Hongrie, qui l’avait élevée, et de son arrière-grand’tante, la duchesse Marie de Bourgogne , qui trouva la mort dans sa ré> création favorite, elle aimait passionnément la chasse, et avait tellement endurci son corps à cet exercice, qu’elle pouvait délier un homme quand il s’agissait d’en supporter les fatigues. Sa démarclie môme avait si peu la grûce féminine, qu’on étaittenté de la prendre pour un homme déguisé, plutôt que pour une femme virile; et la nature, dont elle s’était jouée en violant ses limites, se vengea d’elle enfin par une maladie qui attaque surtout les hommes, la goutte. Ces qualités si singulières étaient couronnées par une piété rigide, monacale, qu’Ignace de Loyola, son directeur, et son maître spirituel, avait eu la gloire d’implanter dans son âme. Parmi les œuvres de charité et les pénitences par lesquelles elle mortifiait sa vanité, une des plus remarquables est que, chaque année, pendant la semaine sainte, elle lavait de ses mains les pieds è un certain nombre de pauvres, auxquels il était rigoureusement défendu de les nettoyer auparavant; après quoi, elle les .servait à table comme une servante et les congédiait avec de riches présents.

Ce dernier trait de caractère suffirait presque pour expliquer la préférence que le roi lui donna sur tous ses concurrents*; niais sa prédilection pour elle était en môme temps justiliée par les plus solides motifs do la politique. Marguerite était née dans les Pays-Bas, et elle y avait été élevée. Elle avait passé sa première jeunesse au milieu de ce peuple , et avait pris lieaucoup de ses mœurs. Deux gouvernantes, sous les yeux desquelles elle avait grandi, l'avaient initiée par degrés aux meilleures m.aximes à suivre dans le gouvernement de ce peuple singulier, et

1. La première édition a de plus la proposition suivante : « Car au moins par ce choix U n'avait rien à craindre de l’amour de la uatiuu. » '

pouvaient en cela lui servir de modèles. Elle ne manquait pas d'esprit et d’une aptitude particulière pour les alTaires, qu’elle tenait de ses institutrices, et qu’elle avait perfectionnée ensuite à l’école des Italiens. lies Pays-Bas étaient depuis plusieurs années accoutumés au gouvernement des femmes, et peut-être Philippe II espérait-il que le fer tranchant de la tyrannie, dont il voulait désormais se servir contre eux, ferait, dans les mains d’une femme, des blessures plus douces, l'n reste d’égards pour son père, qui vivait encore, et qui avait beaucoup d’afl’ection l)our cette tille, doit aussi, assure-t-on, l’avoir dirigé dans ce choix. En outre, il est vraisemblable qu’ayant été forcé en ce temps-là de refuser une demande au duc de Parme, il voulut l’obliger par cette attention pour sa femme. Comme les domaines de la duchesse étaient enclavés dans ses possessions italiennes, et en tout temps exposés à ses armes, il pouvait avec d’autant moins de danger placer dans ses mains le pouvoir suprême. Afin de rendre sa sûreté complète, le fils de Marguerite, Alexandre Farnèse, restait, comme gage de sa foi, à la cour d’Espagne. Toutes ces raisons réunies avaient assez de poids pour déterminer le roi en sa faveur; mais elles devinrent décisives lorsque l’évéque d’Arras et le duc d’Albe les appuyèrent : ce dernier, à ce qu’il paraît, parce qu’il haïssait ou qu’il enviait tous les autres prétendants; l’autre, parce que, vraisemblablement, son ambition pressentait dès lors l’ample satisfaction que lui préparait le caractère chancelant de c(;tte princesse'.

Philippe reçut la nouvelle gouvernante à la frontière du pays, avec une suite brillante, et la conduisit en pomiie magnifique à Gand, où les états généraux avaient été rassemblés. Comme il n’avait pas l’intention de revenir de sitôt dans les Pays-Bas, il voulut, avant de les quitter tout à fait, satisfaire la nation par la réunion d’une diète solennelle, et assurer aux ordonnances qu’il avait rendues une plus grande sanction et une force légale. Alors, pour la dernière fois, il se montra à son peuple néerlandais, qui devait voir venir désormais d’un lointain mystérieux'

1. nurfjuniL, liv. I, 23, st]. — Slr.id., dcc. I, liv. I, 24-30. — Melercn, t. II, 61, Itfcueil et ilémorial dcs'lroiibla îles i’aÿs-nai (autoro Hoppero), t. Il, rifn Vil//., 18, 19.

2. La premürc édition ajoute : « Comme des mains des puissances souterraines. »

uvnn PHEMIEH.

les arrôls de son sort. Afin de’relever l’éclat de ce jour solennel, il reçut onze nouveaux chevaliers de la Toison d’or, fit asseoir sa soeur sur un siège placé à cété du sien, et la présenta à la nation comme sa future souveraine. Tous les griefs du peuple sur les édits de religion, l’inquisition, le séjour prolongé des troupes espagnoles, les tributs imposés et l’introduction illégale d’étrangers dans les offices publics, furent agités dans cette diète, et débattus des deux parts avec chaleur; quelques-uns furent écartés avec adresse ou redressés en apparence, d’autres furent repoussés par décision souveraine. Comme la langue du pays était étrangère à Philipjre II, il s’adressa à la nation par l’organe de l’évèque d’Arras , lui détailla avec une éloquence fastueuse tous les bienfaits de son gouvernement, l’assura de sa faveur pour l’avenir, et recommanda encore une fois aux états, de la manière la plus sérieuse, le maintien de la foi catholique et l’extirpation de l’hérésie. Il promit que les troupes espagnoles évacueraient les Pays-Bas dans peu de mois, si l’on voulait seulement lui accorder le temps de se remettre des grandes dépenses de la dernière guerre, afin de pouvoir payer à ses troupes leur solde arriérée. Leurs lois nationales resteraient intactes; les impôts ne les chargeraient pas au delà de leurs forces, et l’inquisition exercerait son office avec justice et modération. Dans le choix d’une gouvernante, ajouta-t-il, il avait eu égard principalement aux vœux de la nation, et s’était décidé pour une personne née dans le pa^s, initiée à ses mœurs et à ses habitudes, et qui leur était affectionnée par patriotisme. Il les exhortait donc à honorer son choix par le’ur reconnaissance, et à obéir à sa sœur, la duchesse, comme à lui-même. Si des obstacles inattendus, dit-il en finissant, s’opposaient à son retour, il leur promettait d’envoyer à sa place le prince Charles, son fils, qui résiderait à Bruxelles'.

Quelques membres plus courageux de cette assemblée hasardèrent encore une dernière tentative pour la liberté de conscience.

« Chaque peuple, dirent-ils, devait être traité selon son caractère national, comme chaque individu selon sa constitution physique. Ainsi l’on pouvait, par exemple, juger le Midi heureux encore

1 . Burg. , lîT. 1 , 34, 37.— Hiit. gén. dtt Pm.-ün. , t. III , Î5, Î6 (». V, p. 40, 47 lie l'éd. franç.). — Strad. , liv. I, 32.

90 HISTOmiC DE DA nfiVODTE DES DAYS-DAS.

SOU8 un certain deptré de contrainte qui serait insupportable pour le Nord. Jamais, ajoutèrent-ils, les Flamands ne consentiraient h porter un joug sous leuqel des Espagnols ploieraient peut-être patiemment; et si l’on voulait le leur imposer, ils aimeraient mieux en venir aux dernières extrémités. » Ouelquesuns des conseillers du roi apjiuyèrent cette représeniation, et ils insistèrent sérieusement pour que ces terribles édits de religion fussent adoucis; mais Philippe resta inexorable. « Plutôt ne pas régner, répondit-il, que do régner sur des hérétiques'. » Conformément à une organisation que Charles-Quint avait lui-même établie, la gouvernante fut assistée de trois conseils ou chambres, qui se partagèrent l’administration dos all'aires publiques. Aussi longtemps que Philippe II avait résidé dans les Pays-Bas, ces trois conseils avaient beaucoup perdu de leur autorité, et le premier d’entre eux, le conseil d’f'tat, était resté presque entièrement inactif. Maintenant que le roi remettait de nouveau à d’autres mains les rênes du gouvernement, ces conseils recouvrèrent leur premier éclat. Dans le conseil d’État, qui veillait sur la guerre et la paix et sur la sûreté extérieure, siégeaient l’évêque d’Arras, le prince d’Orango, le comte d’Egmont, le président du conseil privé Viglius de Zuichom d’Aytta, et le comte de Barlaimont, président du conseil des finances. Tous les chevaliers de la Toison d’or, tous les membres du conseil privé et du conseil des finances, comme aussi les membres du gratid sénat de Malines, que Chai'lcs-Quint avait déjà subordonné au conseil privé siégeant à Bruxelles, avaient séance et voix dans le conseil d’Etat, lorsqu’ils y étaiebt expressément convoqués par la gouvernante. L’administration des revenus royaux et des domaines appartenait au conseil des finances, et le conseil privé s’occupait de la justice et de la police du pays, et expédiait les lettres de grâce et de franchise. Il fut pourvu aux gouvernements de provinces devenus vacants, ou bien les anciens titulaires furent confirmés. Le comte d’Egmont eut la Flandre et l’Artois; le prince d’Orange, la Hollande, la Zélande, Utrecht, la Frise occidentale, avec la comté de Bourgogne; le comte d’Aremberg, la Frise orientale, Overyssel et Groningue;

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