LIVRE PREMIER
l’auteur des troubles de Flandre. Le prince répondit avec modération qu’il n’était rien arrivé que les états n’eussent fait de leur propre mouvement et par les motifs les plus légitimes. « Non, dit Philippe 11 en lui saisissant la main et la secouant rudement, non, pas les états, mais vous! vousl vous! » Le prince resta muet, et, sans attendre l’embarquement du roi, il lui souhaita un heureux voyage et reprit le chemin de la ville'. L'est ainsi que la haine particulière rendit enün incurable l’amertume que Guillaume* portait depuis longtemps dans son sein contre l’oppresseur d’un peuple libre, et cette double provocation amepa enfin à maturité la grande entreprise qui ravit à la couronne esjtagnole sept de ses perles les plus précieuses.
Philippe n’avait pas peu dérogé à son véritable caractère en se montrant encore si favorable aux Pays-Bas avant son départ. 1-1 forme légale d’une diète , cette condescendance à retirer ses Espagnols des provinces, cette complaisance de faire occu|)er les charges les plus importantes par les favoris du peuple, et enfin le sacrifice qu’il fit à leur constitution en retirant le comte de Féria du conseil d’État , étaient des attentions dont sa générosité ne se rendit plus coupable dans la suite. Mais il avait alors besoin plus que jamais de la bonne volonté des états pour éteindre, s’il était possible, avec leur assistance, la dette énorme qui pesait encore sur les Pays-Bas, par l’effet des dernières guerres. En leur montrant sa complaisance par de petits sacrifices, il espérait peut-être gagner leur consentement pour ses graves usurpations. 11 signalait son départ par la faveur, parce qu'il savait en quelles mains il laissait le pays. Les horribles scènes de mort qu’il avait préméditées contre ce malheureux peuple ne devaient pas ternir le pur éclat de la majesté royale, qui, semblable à la divinité, ne signale ses pas que par des bienfaits: cette affreuse gloire était réservée à ses lieutenants. Au reste, en érigeant le conseil d’État, on avait plus flatté la noblesse
1. Vie et généalogie de Guillaume î", prince d'Orange. — A la suite de ce renvoi. Schiller ajoute dans la promiire édition : s Ce livre que je n'ai plus entre les mains et dont je no puis déterminer plus ciactement lo titre, a été écrit sous Guillaume III d'Angleterre, et lui est dédié. »
2. A la place du nom propre Guillaume, il y a dans la première édition ; « Cet homme noble et juste. »
94 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-RAS. rn'prlandaise qu’on ne lui avait donné de véritable influence. L'historien Strada, qui pouvait être parfaitement instruit, par les papiers même de la gouvernante, de tout ce qui la concernait ijersonnellement', nous a conservé quelques articles des instructions secrètes que lui donna le ministère espagnol. Si elle remarquait, y est-il dit entre autres choses, que les conseils fussent divisés par des factions, ou, ce qui serait bien pis encore, qu’ils se fussent préparés et conjurés ensemble par des conférences privées avant la séance, elle devait sur-le-champ dissoudre toute l'assemblée, et statuer de sa propre autorité sur le point en litige dans un comité moins nombreux. Dans ce comité plus étroit, qu’on nomma la consulte, siégeaient l’évéque d'Arras, le président Viglius et le comte de Barlaimont. Elle devait agir de la même manière, si des cas pressants exigeaient une résolution plus prompte. Si ce règlement n’avait pas étél’ouvrage d’un despotisme arbitraire, il pourrait être justifié peutêtre fiar la plus sage politique, et même toléré par la liberté républicaine. Dans les grandes assemblées, où tant de relations privées et de passions exercent leur influence, où la foule des auditeurs ouvre un cliamp trop magnifique ù la vanité et îi l’ambition de l’orateur, et où les partis se décliatnent souvent les uns contre les autres avec une violence effrénée, il est rare qu’une résolution puisse être prise avec ce saing-froid et cette maturité qui peuvent se rencontrer encore dans un cercle plus étroit, quand les membres sont bien choisis*. Ajoutons que, dans une réunion plus nombreuse, il faut supposer moins d’esprits éclairés que d’esprits bornés, et que ceux-ci, par le droit égal des suffrages, entraînent assez souvent la majorité du côté le moins raisonnable. Une deuxième maxime que la gouvernante devait mettre en pratique, était d’exhorter fortement les membres du conseil qui auraient voté contre une ordonnance, d’en seconder l’exécution avec le même empressement , si elle était adojjtée, que s’ils en avaient été eux-mêmes les plus zélés défenseurs. Par là, non-seulement elle laisserait le peuple dans l’ignorance