LIVRE DEUXIÈME
il pénétrait dans l’àmc de son souverain, et lisait souvent sur son visage toute la suite de ses pensées, comme, à la vue de l'ombre qui précède, on devine le corps qui approche. Avec un art plein de ressources il allait au-devant de cet esprit plus lent, transformait en pensées achevées les germes à peine ébauchés sur les lèvres du prince, et lui attribuait généreusement l’honneur de l'invention'. Granvelle connaissait l'art difficile, et si profitable, d’atténuer son esprit, de faire de son génie le serf d’un autre’: il dominait, parce qu’il cachait sa domination, et c’était ainsi seulement que Philippe 11 pouvait être dominé. Satisfait d’un pouvoir secret, mais solide, il n’en recherchait pas, avec une insatiable avidité, de nouveaux témoignages, lesquels sont toujours pour les petits esprits l'objet le plus digne d'envie; mais chaque nouvelle dignité lui seyait, comme s’il en avait toujours été revêtu. Il n’était pas étonnant que des qualités si extraordinaires lui gagnassent la faveur de son maître; mais en même temps l’important héritage de secrets et d’expériences politiques que Charles-Quint avait recueilli dans une vie |)leine d’actions et déposé dans cette intelligence, rendait Granvelle indispensable à son successeur. .Vvec quelque comidaisance que Philippe se confiât d’ordinaire en sa propre sagesse, sa politique timide et cauteleuse avait besoin de se frotter à un esprit supérieur et de venir en aide à sa propre irrésolution par l’autorité, l’exemple d’autrui et l’usage traditionnel. Aussi longtemps que Philippe résida dans les Pays-Bas, aucun événement politique et aucune affaire de la maison royale ne s’accomplirent sans la participation de Granvelle^ et, quand le roi {wrtit pour l’Espagne, il fit à la nouvelle gouvernante, en lui donnant ce ministre, un présent aussi considérable que celui que lui avait légué à lui-même, en sa personne, l’empereur son père.
Si ordinaire qu’il soit de voir des princes despotiques livrer leur confiance à des créatures qu’ils ont tirées de la poussière, et qui sont en quelque façon leur ouvrage , il fallait pourtant d’éminentes qualités pour surmonter le taciturne égoïsme d’un
1. Dans la première édition : « La douce illusion personnelle de Tinvenlion. »
2. c Pareil à une mère dénaturée qui renie son propre enfant, il renonçait à des pensées dont U était le créateur, pour en céder la propriété «t son maître, a (Première édition.)
caractère tel que Hiilippe II, au point de le changer en conliafice et même en familiarité. Le plus léger mouvement d’un amourpropre bien légitime, par lequel le ministre aurait paru revendiquer comme sienne une pensée que le monarque avait une fois honorée de son adoption, lui aurait coûté toute son influence. 11 lui eût été permis de s’abandonner aux passions basses de la volupté, de l’avarice, de la vcnge;mce; mais la .seule qui l’animlt réellement, le sentiment flatteur de sa propre supériorité et de sa force, il devait la voiler soigneusement au regard sou{)Çonneux du despote. Il se dépouilla volontairement de tous les avantages qu’il possédait en propre, pour les recevoir une .seconde fois de la générosité du monarque. 11 fallait que son bonheur ne découlât d’aucune autre source que celle-là, qu’aucun autre mortel n’eût des titres à sa reconnaissance. Avant de revêtir la pourpre que Rome lui avait envoyée, il attendit que l’autorisation royale lui fût arrivée d’Espagne : en la déposant sur les marches du trône, il semblait en quelque sorte ne la recevoir que des mains de son roi*. Moins politique que lui, le duc d’Albe se fit ériger un trophée dans Anvers, et inscrivit son propre nom sous les victoires qu’il avait remjiortées comme instrument de la couronne ; mais le duc d’Albe descendit dans la tombe avec la disgrâce de son maître. Il avait attenté d’une main téméraire aux droits régaliens, en puisant immédiatement à la source de l’immortalité.
Granvelle changea trois fois de maître, et troîs fois il réussit à s’élever à la plus haute faveur. Avec autant de facilité qu’il avait dirigé le légitime orguejl d’un autocrate et le dur égoïsme d’un despote, il sut manier la vanité délicate d’une femme. Le plus souvent c’était par billets qu’il traitait d’affaires avec la gouvernante, même lorsqu’ils se trouvaient sous le même toit: usage qui remonte, dit-on, au temps d’Auguste et de Tibère. Si la gouvernante se trouvait dans l’embarras, ces billets entre elle et le ministre étaient souvent échangés d’heure en heure. Vraisemblablement Granvelle choisit ce moyen pour tromper la vigilante jalousie de la noblesse, qui ne devait pas connaître entièrement son influence sur la gouvernante. Peut-être croyait-il