LIVRE DEUXIÈME
aussi assurer par là à ses avis un effet plus durable auprès d’elle, et se garantir, au besoin, centre les accu-sations par ces témoignages écrits. Mais la vigilance de la noblesse rendit cette précaution inutile, et l’on sut bientôt dans toutes les provinces que rien ue se faisait sans le ministre. ^
Granvelle possédait toutes les qualités d’un homme d’Ktat accompli, pour gouverner une monarchie voisine du despotisme; mais il n’en avait aucune absolument pour une république ayant un roi à sa tête. Élevé entre le trône et le confessionnal, il ne connaissait d’autres rapports entre les hommes que l’em pire et la soumission, et le sentiment intime de sa supériorité lui inspirait le mépris du genre humain. Sa politique manquait de souplesse, la seule vertu qui lui fût alors indispensable'. 11 était arrogant, audacieux, et il armait de la toute-puissance royale la vivacité naturelle de son caractère et les passions d’un homme d’Église. 11 déguisait sa propre ambition sous l’intérêt de la couronne, et rendit irréjiarable la division entre la nation et le roi, parce que, au temps de cette division , il demeura luimême indispensable à son maître. 11 se vengeait sur la noblesse de sa basse origine, et, selon l’usage de tous ceux qui ont triomphé de la fortune par leur mérite, il plaçait les avantages de la naissance bien au-dessous de ceux par lesquels il s’était élevé. Les protestants le connaissaient pour leur plus implacable ennemi; toutes les charges qui écrasaient le pays lui étaient imputées; et l’on en trouvait le poids d’autant plus insupportable (|u’il en était l’auteur. On l’accusa même d’avoir ramené à la sévérité les dispositions plus équitables que les pressantes sollicitations des états avaient enlin arrachées au monarque. Les Pays-lîas le maudissaient comme le plus redoutable ennemi de eur liberté, et le premier auteur de toutes les souffrances qui, dans la suite, fondirent sur eux *.
(1559.) Évidemment Philippe II avait quitté trop tôt les l‘rovi lices. Les nouvelles règles de gouvernement étaient encore trop étrangères à ce peuple, et ne pouvaient recevoir que du roi
1 . < Jamais elle ne quittait la ligne une luis traciie, parce que cette ligne tl.ait (lu temps (le la jeunesse de son génie, et qu'il est tuujuurs difficile du reiiuucer à une impression reçue de honue heure. » (PremUrt editioA.)
2. Strada, dee. l, hv. 11,47-50.— Thuau., Iiv. VI, ÏOI. — llurguiidius.
leur force et leur sanction ; les nouvelles macliines qu’il fit jouer auraient dû être mises en train par sa main puissante et redoutée; il en fallait attendre les premiers mouvements et les affermir d'abord par l’usage. Maintenant il livrait ce ministre à l’attaque de toutes les pa.ssions , qui cessaient tout à coup de sentir les chaînes de la présence royale, et abandonnait au faible bras d’un sujet une entreprise à laquelle la majesté souveraine elle-même, avec ses plus fermes appuis, aurait pu succomber'.
A la vérité, le pays était florissant, et une prospérité générale semblait attester le bonheur de la paix, qui lui avait été récemment rendue. Le calme extérieur trompait les yeux, mais ce n’était qu’une apparence, et au sein de ce calme brûlait secrètement la plus dangereuse discorde. Quand la religion chancelle dans un pays, elle n’est pas seule ébranlée : la témérité s’était d’abord attaquée au sacré, et elle passait enfin au profane. L’avantage remporté sur la hiérarchie ecclésiastique avait éveillé l’audace et le désir d’attaquer en général l’autorité, et de çcruter les lois comme les dogmes, les devoirs comme les opinions. Ce courage fanatique, qu’on avait appris à exercer dans les affaires de l’éternité, pouvait changer d’objet; ce mépris de la vie et des biens temporels pouvait métamorphoser de timides bourgeois en rebelles audacieux. Pendant près de quarante années, un gouvernement de femmes avait permis à la nation de faire valoir ses libertés; des guerres continuelles, qui prenaient les Pays-Bas pour leur théâtre, avaient introduit une certaine licence et invité le droit du plus fort à se substituer à l’ordre civil. Les provinces étaient pleines d’aventuriers et de fugitifs étrangers, toutes personnes qui n’avaient plus aucun lien de patrie, de famille, de propriété, et qui.de plus apportaient de leur malheureux séjour d’autrefois les semences de la révolte. Le spectacle répété des supplices et de la mort avait rompu le délicat tissu de la douceur des mœurs et donné au caractère national une dureté inhumaine*.
Toutefois le soulèvement n’aurait fait que ramper à terre, ti-
1. La première édition ajoute : « Il changeait par le mauvais choix do son serviteur un attentat politique en une inLime scélératesse. >
2. « Kn offrant en .sj»cctaclc sur les échafauds toutes les terreurs delà naturo humaine, cl en familiarisaul les âmes avec elles, le gouvcracmcnt se dépouilla