LIVRE PREMIER
une certaine mesure celte audacieuse chimère. Une armée formidable menace de la réaliser. Déjà la Suisse tremblait pour sa liberté , mais la fortune perfide le trahit dans trois batailles terribles, et le conquérant, en proie au vertige, disparut sous les murs de Nancy, dans la foule des vivants et des morts'.
L’unique héritière de Charles le Téméraire, Marie, la plus riche fille de prince de l’époque, et la malheureuse Hélène qui attira le malheur sur ces provinces, occupa alors l’attention do toute l’Europe. Deux grands princes, Louis XI, roi de France, pour le jeune dauphin, et .Maximilien d’Autriche, fils de l’emiicreur Frédéric III, parurent au nombre de ses prétendants. Celui auquel elle donnait sa main devenait le plus puissant prince de l'Europe, et ce fut alors pour la première fois que cette partie du monde conçut des craintes pour son équilibre. Louis, le plus puissant des deux, pouvait appuyer sa demande par la force des armes; mais le peuple néerlandais, qui disposait de la main de sa souveraine, laissa de côté ce redoutable voisin, et décida en faveur de Maximilien, dont les États plus éloignés et la puissance plus bornée menaçaient moins la liberté du pays. Trompeuse et funeste politique, qui, par une étonnante dispensation du ciel, ne fit que hdter le triste sort qu’on voulait ainsi prévenir.
Philippe le Beau, fils de Marie et de Maximilien, reçut de la princesse espagnole qu’il épou.sa cette vaste monarchie que Ferdinand et Isabelle avaient récemment fondée, et Charles d’Autriche, son fils, fut par sa naissance souverain de l’Es[>agne, des Deux-Siciles, du nouveau monde et des Pays-Bas.
Dans ces provinces, le commun peuple sortit plus prompte-
1. Un page, qui l’avait vu tomber, et qui conduisit les vainqueurs sur la place, quelques jours après labatsille, le sauva d'un injurieux oubli. On tira K>n cadavre nu, et entièrement défiguré par les blessures, d’un marais, oïl il était gelé, et on le reconnut, avec beaucoup de peine, il quelques dents qui lui manquaient et aux ongles qu’il portait plus longs que les autres hommes. Mais que, ra.algré ces signes, il y eût encore des incrédules doutant de sa mort et s’attendant à le voir reparaître , c’est ce que prouve un [lassaged’uno missive où Louis XI sommait les villes de Bourgogne de revenir à la couronne do France. < Si le duc Charles se retrouvait en vie, est-il dit dans ce passage, vous seriez dégagés de votre serment envers moi. » Comines, t. III, Preurw des mc~ moires, w.â, 497. {.Voie de l'auleur. — L'édition do Coiniiies que cite Schiller est celle de Lenglet du Fresnoy, Londres et Paris, 1747, 4 vol. in-4”).
30 UISTOIUE DE LA «ÉVOI.TE DES PAYS-BAS. ment du servage que dans les autres États féodaux, et acquit Lientét une existence civile indépendante. La situation avantageuse du pays, baigné par la mer du Nord et par de grands fleuves navigables, éveilla de bonne heure le commerce, qui rassembla les hommes dans des villes, encouragea l’industrie, attira les étrangers, et répandit dans la population le bien-être et l’abondance. Avec quelque dédain que la politique guerrière d(! ces temps regardât d’en haut tous les métiers utiles, les souverains ne pouvaient toutefois entièrement méconnaître les avantages essentiels qui en découlaient i)0ur eux. Ixi population croissante de leurs États, les divers impôts qu’ils arrachaient aux nationaux et aux étrangers sous les difl'érentes dénominations d’entrées, de douanes, droits de passage, d’escorte, de pontonnage, de hallage, de réversion, etc., étaient des appâts trop séduisants pour qu’ils vissent avec indilférence les causes auxquelles ils en étaient redevables. Leur propre avidité en lit des protecteurs du commerce, et, comme il arrive souvent, la barbarie elle-même prêta son assistance , jusqu’à ce qu’une saine politique prit sa place. Dans la suite , ils attirèi'ent eux-mêmes les marchands lombards; ils accordèrent aux villes quelques précieux privilèges et une juridiction particulière, par où elles acquirent iiiliniment de considération et d’influence. Les nombreuses guerres que les comtes et les ducs soutinrent entre eux et contre leurs voisins* les rendirent dépendants du bon vouloir des villes, qui surent se procurer de l’importance par leurs ricliesses et conquérir d’importants privilèges en retour des subsides qu’elles fournissaient. Avec le temps , ces privilèges des communes s’accrurent, quand les croisades rendirent nécessaire à la noblesse un armement dispendieux, quand une nouvelle route vers l’Europe fut ouverte aux produits de l’Orient, et quand les progrès du luxe créèrent pour les princes de nouveaux besoins. C’est ainsi que, dès le onzième et le douzième siècles, nous trouvons dans ces provinces un gouvernement mixte, où la puissance du souverain est notablement limitée par l’influence des états, composés de la noblesse, du clergé et des villes. Ces
1. « Entre eux et contre leurs voisins. » C’est là le texte de la premièie édi. lion. Dans les éditions postérieures on a altéré le sen.s en supprimant und «et.»