LIVRE DEUXIEME
les dérober à leurs persécuteurs. La première province qui fut saisie du vertige de la révolte, fut, comme on l’avait craint, la Flandre wallonne. L'n calviniste français, nommé Launoi, s’éleva comme thaumaturge à Tournai, où il paya quelques femmes pour feindre des maladies et se laisser guérir par lui. Il prêchait dans les bois près de la ville, entraînait après lui les flots de la multitude, et jeta dans les cœurs le ferment de la sédition. Les mêmes choses arrivaient i Lille et à Valenciennes. Dans cette dernière ville, les magistrats se saisirent des apôtres. Mais, tandis qu’on différait leur exécution, leur parti s’accrut d’une manière si formidable, qu’il fut assez puissant pour forcer les prisons et arracher violemment à la justice ses victimes. A la On le gouvernement lit entrer dans la ville des troupes , qui rétablirent la tranquillité. Mais cet incident insignifiant avait dévoilé en un instant le mystère dans lequel le parti protestant avait été jusqu’alors enveloppé , et avait fait deviner au ministre le nombre prodigieux des sectaires. A Tournai seulement, on en avait vu paraître cinq mille à un des prêches, et presque autant à Valenciennes. Que ne pouvait-on pas attendre des provinces du Nord, où la liberté était plus grande et le gouvernement plus éloigné, et où le voisinage de l’Allemagne et du Danemark augmentait les sources de la contagion ! Un seul signal avait tiré de l’obscurité une si effrayante multitude : combien était plus grand peut-être le nombre de ceux qui adhéraient de cœur à la nouvelle secte, et n’attendaient qu’un moment plus favorable pour se déclarer.
Cette découverte alarma extrêmement la gouvernante. La désobéissance aux édits, la gêne du trésor épuisé, qui l’obligeait de décréter de nouveaux impôts, et les mouvements suspectsdes huguenots à la frontière française, augmentaient encore ses inquiétudes. Dans ce même temps elle reçoit de Madrid Tordre d’envoyer deux mille cavaliers néerlandais en France, pour se joindre à l’armée de la reine mère, qui, dans l’extrémité où la réduisaient les guerres de religion, avait eu recours il Philippe II. Toute affaire qui intéressait la religion , quelque
I. Burgund., 63, 64 . 66. — Strad., liv. III, 76, 76, 77. — Dincth, de Bello civil, bclgic., !iv. 1, ‘iô.
118 mSTOlHE UE LA RÉVOLTE DES PAYS-UAS. pays qu’elle concernât, était l’afTaire propre de Philippe. Il la prenait à cœur comme un événement qui eût touché sa famille, et, en pareille occurrence, il était toujours prêt à sacriüer ses trésors à des besoins étrahgers. Si c’était l’intérêt qui en cela le guidait, cet intérêt était du moins royal et grand , et la profession hardie de cette maxime excite, d’une part, notre admiration , autant que, de l’autre, ses funestes effets nous interdisent de l’approuver.
La gouvernante communique au conseil d’Ktat la volonté royale, et rencontre cliez la noblesse la plus vive opposition. Iæ comte d’Egmont et le prince d’Orange déclarent que le temps serait trés-mal choisi pour dégarnir de troupes les Pays-Bas, où tout conseillait plutôt d’en lever de nouvelles. Les mouvements aux frontières de la France menacent à chaque instant d’une attaque, et la fermentation intérieure des Provinces réclame maintenant plus que jamais la vigilance du gouvernement. « Jusqu’à présent , disaient-ils , les protestants d'Allemagne ont regardé, sans agir, la lutte de leurs coreligionnaires; mais persisteront-ils dans leur inaction, si nous augmentons par notre secours les forces de leurs ennemis? N’exciterons-nous pas contre nous leur vengeance, et n’appellerons-nous pas leurs armes dans le nord des Pays-Bas? « Presque tout le conseil d’Ktat se rangea à cette opinion; ces représentations étaient énergiques et irréfutables. La gouvernante elle-même , comme le ministre, ne peuvent s’empêcher d’en .sentir la vérité, et leur propre intérêt semble leur défendre d’exécuter la volonté royale. Üevaient-ils , en éloignant la plus grande ]iartie de l’armée, enlever à l’inquisition son unique appui, et se livrer eux-mêmes, sans défense, sans soutien, dans un pays en révolte, à la discrétion d’une orgueilleuse noblesse? Tandis que la gouvernante, partagée entre la volonté royale, les invitations pressantes de ses conseillers et sa propre crainte , n’o.se prendre une résolution décisive, Guillaume d’Orange se lève , et propose de convoquer les états généraux. On ne pouvait porter à l’autorité royale un coup plus mortel qu’en convoquant ainsi la nation, et en lui rappelant le souvenir si séduisant, dans un pareil moment, de sa puissance et de ses droits. Le ministre vit fort bien le danger qui s’amassait au-dessus de sa tête; un signe de sa ]iart avertit