LIVRE DEUXIÈME
et enfin l’habitude et la coutume attachèrent son nom à tout acte d’oppression. Étranger dans un pays auquel il avait été jmposé par violence, seul parmi des millions d’ennemis, ne pouvant se fier à aucun de ses instruments, faiblement soutenu par un monarque éloigné, n’étant mis en rapport avec la nation, qu’il s’agissait de gagner, que par des intermédiaires perfides, par des hommes dont le plus grand avantage était de dénaturer ses actes; enfin, placé auprès d’une femme qui ne pouvait partager avec lui le poids delà malédiction universelle, il se voyait exposé à la malveillance, à l’ingratitude, à l’esprit de parti , à l’envie et à toutes les passions d’un peuple déchaîné et sans frein'.Il est remarquable que la haine qu’il amassa sur sa tête dépasse de beaucoup les inculpations qu’on pouvait faire peser sur lui; qu’il était difficile et même impossible à ses accusateurs de justifier par des preuves détaillées la sentence générale de condamnation dont ils l’accablaient. Avant et après lui, le fanatisme traîna ses victimes à l’autel; avant et après lui, le sang des citoyens coula, les droits de l’homme furent foulés aux pieds et l’on fit des malheureux. Sous Charles-Quint , la tyrannie, par sa nouveauté, aurait dù sembler plus douloureuse; sous le duc d’Albe, elle fut portée à un excès beaucoup plus monstrueux, en sorte que l’administration de Granvelle, comparée à celle de son successeur, était encore humaine : et pourtant nous ne trouvons nulle part que les contemporains aient laissé voir contre le dernier le degré d’acharnement et de mépris personnel qu’ils se sont permis contre son prédécesseur.
Pour couvrir la bassesse de sa naissance sous l’éclat des hautes dignités, et peut-être pour le dérober à la malice de ses ennemis par une position plus élevée, la gouvernante, par ses démarches è Rome, était parvenue à le revêtir de la pourpre ; mais cette dignité même, qui le liait plus étroitèment à la cour pontificale, le rendait encore plus étranger dans les Provinces. La pourpre était un nouveau crime à Bruxelles, et un costume choquant, détesté, qui exposait en quelque sorte publiquement aux regards les mobiles qui détermineraient sa conduite future.
1. Dans la première édition, la phrase se termine par l’apposition snirantc : <■ esemple sans précédent dans l'histoire. >
Ni son rang vénérable, qui souvent suffit à sanctifier le plus inféine scélérat, ni son poste életé, ni ses talents, qui coniniandaient l’estime, ni même sa redoutable toute-puissance, qui se manifestait journellement par des preuves si sanglantes, ne pouvaient le préserver de la moquerie. L’épouvante et la l'ailierie, le terrible et le ridicule se mêlaient étrangement, en ce qui le touchait'. Des bruits odieux flétrissaient son honneur; on lui imputait faussement des projets meurtriers contre la vie d’Egmont et d’Orange; les choses les plus incroyables trouvaient créance; les plus monstrueuses, si elles le concernaient, ou si elles devaient émaner de lui, ne surprenaient plus. l.a nation était déjà parvenue à ce point d’exas|iération sauvage où les sentiments les plus contradictoires s’associent, et où sont renversées les limites les plus délicates de la bienséance et du sentiment moral. Cette croyance à des crimes extraordinaires est ])resque toujours un infaillible avant-coureur de leur prochaine apparition*.
.Mais l’étrange destinée de cet homme porte avec elle quelque chose de grand et d’élevé, qui inspire à l’observateur non prévenu de la joie et de l’admiration. 11 voit ici une nation qui, sans être éblouie par un faux éclat, ui enchaînée par aucune crainte, toujours ferme, inexorable, et unanime sans s’être concertée, punit le crime commis contre .sa dignité par l’intrusion violente de cet étranger. Quant à lui, nous le voyons toujours à l’écart, toujours seul, pareil à un corps étranger, ennemi, flotter au-dessus de la surface qui dédaigne de le recevoir. La puissante main du monarque, son ami et son protecteur, ne peut elle-
1, A l’instiffâtion du comte d’Etonont, ta noblesse fil porter à scs domestiques une livrée commune, sur laquelle était brodé un bonnet de fou. Tout Bruiclles y voulut voir le ctiapeau de cardinal, et chaque apparition d'un de ces dômes* tiques renouvelait les rires. Ce bonnet de tou, ayant oITensé la cour. Tut plus tard remplacé par un faisceau de flèches : plaisanterie fortuite, qui eut une couséqueuce trés'sérieuse, et donna vraisembl.’iblemenl naissance aux armes de la république. — tit. l'iyl., t. Il, 35. — Thuan., 48'.i, — La considération du cardinal tomlia k la fin si bas, qu’on lui mit publiquement dans la main une gravure satirique, où il était représenté couvant un monceau d’oeufs d’où sortaient en rampant des évéques. .Au-de*sus de lui planait un dialile, avec cette légende : • Celui-ci est mon fils; écuulez-lel > llisl. grn. des Prov.-Vn., III, 40 (t. V, p. 76 de l’éd. franç.). {.Vole de l'auteur.)