LIVRE DEUXIÈME
même le maintenir contre la volonté de la nation qui a une fois résolu (le le repousser loin d'elle. La voix de ce peuple est si formidable, que l’intérét même renonce à sa proie certaine; que l’on fuit les bienfaits du ministre, comme les fruits d’un arbre maudit. L’infamie de la réprobation universelle s’attaclie à lui comme un souffle contentieux. La reconnaissance se croit affranchie envers lui de ses devoirs; ses partisans l’évitent, ses amis se taisent. C’est de cette façon terrible que le peuple vengeait ses nobles et sa propre majesté offensée, sur le plus grand monarque de la terre!
L'histoire n’a reproduit qu’une fois ce mémorable exemple, dans le cardinal Ma^arin, mais avec des dilférences conformes à l’esprit des deux époques et des deux nations. Le pouvoir suprême ne put préserver ni l’un ni l’autre de la moquerie; mais la France se trouvait soulagée, quand elle avait ri de son Pantalon, tandis que la Néerlande alla par le rire à la révolte. L’une, après un long état de servitude sous l’administration de Itichelieu, se voyait transportée dans une lilicrté nouvelle et soudaine; l’autre passait d’une longue et native liberté à un esclavage inaccoutumé. Il était naturel que la Fronde se teriniiult par le retour à la soumission, et les troubles néerlandais par la liberté républicaine ou la révolte. Le soulèvement des Parisiens fut le fruit de la pauvreté : il fut effréné, mais non pas hardi ; insolent sans énergie, bas et vulgaire comme la source d’où il sortait. Le murmure des Pays-Bas fut la voix fière et puissante de la richesse. La pétulance et la faim inspiraient le mouvement parisien ; la vengeance, la propriété, la vie et la religion, celui de la Néerlande. L(' ressort de Mazarin était l’avidité ; l’ambition celui dé Granvelle. Le premier était doux et humain ; le second était dur, impérieux, cruel. Le ministre français cherchait dans l'alfection de sa souveraine un refuge contre la haine des grands et la fureur du peuple; le ministre néerlandais provoquait la haine de toute la nation, pour plaire à un seul liomme. Mazarin n’avait contre lui que des partis et la populace qu’ils armaient; Granvelle avait contre lui la nation. Sous celui-là, le jiarlement essaya de dérober un pouvoir qui ne lui appartenait point; sous celui-ci, les étals combattirent pour une autorité régulière, que leur adversaire s’efforçait d’anéantir par la ruse.
L’un avait à lutter avec les princes du sang et les pairs du royaume, comme l’autre avec la noblesse indigène et les états; mais, tandis que les premiers ne cherchaient à renverser leur ennemi commun que pour se mettre à la place qu’il occupait, les derniers voulaient détruire cette place même et diviser un pouvoir qu’un seul homme, quel qu’il fût, ne devait pas posséder tout entier.
Tandis que ces choses se passaient parmi le peuple, le ministre commençait à chanceler à la cour de la gouvernante. Les griefs répétés contre le pouvoir de Granvelle devaient enlin avoir fait connaître à Marguerite combien peu l’on croyait au sien ' ; peut-être encore craignit-elle que l’aversion générale dont il était l’objet ne s’étendît jusqu’à elle-même, ou qu’un plus long séjour du ministre dans le pays ne provoquât enfin la révolte dont on était menacé. IjCs longs rapports qu’elle avait eus avec lui, ses leçons et son exemple, l’avaient enfin mise en état de gouverner sans lui. L’autorité de Granvelle commença à lui peser, lorequ’il lui devint moins nécessaire, et ses défauts, sur lesquels la bienveillance de Marguerite avait jusqu’alors jeté un voile, devinrent visibles, quand cette bienveillance se refroidit. Elle était maintenant aussi disposée à les rechercher et à les compter, qu’elle l’avait été auparavant à les couvrir. Se trouvant une fois dans ces sentiments si défavorables ad cardinal, les nombreuses et pressantes représentations des nobles commencèrent enfin à avoir accès chez elle, et d’autant plus facilement, qu’ils savaient y faire intervenir en même temps sa frayeur personnelle. « On s’étonne beaucoup , lui dit entre autres le comte d’Egmont, que, pour complaire à un homme qui n’est pas môme Néerlandais , et dont on sait par conséquent que le bonheur n’e.st nullement intéressé au bien de ce pays , le roi puisse voir souffrir tous ses sujets néerlandais : pour complaire, dis-je, à un étranger , sujet de l’empereur par sa naissance, et, par la pourpre, créature de la cour de Rome.» Lecomte ajouta que c’était à lui seul que Granvelle devait d’être encore au
1. La première édition ajoute : a Voir qu'on tremblait devant ie ministre, et non devant elle qui lui commandait, devait blesser sa vanité, et les impréen* tions même qu’il attirait sur lui excitaient nécessairement son envieuse jalousie.»
LIVRE DEUXIÈME, nombre des vivants ; mais qu’à l’avenir il laisserait ce soin à la gouvernante : c’était de quoi il avait voulu l’avertir. La plus grande partie de la noblesse s’étant peu à peu retirée du conseil d’État, lassée des mépris qu’elle y rencontrait, la conduite arbitraire du ministre perdit jusqu’à la dernière apparence ré- • publicaine qui l’avait jusqu’alors tempérée , et la solitude du conseil fit paraître dans tout ce qu’elle avait de choquant sa hautaine domination. Ijà gouvernante sentit alors qu’elle avait un maître au-dessus d’elle, et dès ce moment le renvoi du ministre fut résolu.'
A cet effet, elle envoya en Es()agne son serviteur intime Thomas A rmenteros, pour faire connaître exactement au roi la situation du cardinal; l’instruire secrètement de toutes ces déclarations de la noblesse, et lui faire ainsi concevoir à lui-mème la résolution d’éloigner ce ministre. Ce qu’elle ne voulait pas confier à sa lettre, Armenteros avait l’ordre de le mêler adroitement dans le rapport verbal que vraisemblablement le roi lui demanderait. Armenteros remplit sa commission avec toute l’adresse d’un parfait courtisan ; mais une audience de quatre heures ne pouvait détruire dans l’esprit de Philippe l’ouvrage de tant d’années, l’opinion qu’il avait de son ministre et qui reposait sur d’inébranlabirt fondements. Le monarque interrogea longtemps la politique, longtemps sa prévention, jusqu’à ce qu’enfin Granvelle lui-même vint au secours de son irrésolution, et demanda volontairement son congé, auquel il craignait de ne pouvoir plus échapper. Ce que n’avait pu l’aversion de toute la nation néerlandaise, avait réussi à la conduite méprisante de la noblesse. Granvelle était enfin las d’un pouvoir qui n’était plus redouté, et qui l’exposait moins à l’envie qu’à l’opprobre. Peutêtre, comme quelques-uns l’ont cru, tremblait-il pour sa vie, exposée à un danger qui certes n’était pas purement imaginaire ; peut-être préféra-t-il recevoir du roi son congé comme une faveur que comme un ordre, et, à l’exemple des vieux Romains, faire avec bienséance une chute qu’il ne pouvait plus éviter. Philippe 11 lui-même, à ce qu’il parait, aima mieux exaucer généreusement alors une prière de la nation néerlandaise, que céder plus tard à une exigence; il voulut, par un acte que lui imposait la nécessité, mériter du moins encore sa recuimaisscitiLLen. — iiisToiBE I. U
sance. Sa crainte trionii)lia de son obstination et la prudence l’emporta sur son orgueil.
Granvelle ne douta pas un instant de la décision que le roi avait prise. Peu de jours après le retour d’Armenleros, il vil l’humilité et la flatterie s’effacer sur le petit nombre de visages qui , jusque-là , lui avaient encore soüri officieusement ; le . dernier petit groupe de valets attentifs qui entourait sa personne se dispersa ; son seuil fut abandonné : il reconnut que la chaleur fécondante s’était retirée de lui. La calomnie, qui l’avait maltraité pendant toute son administration, ne l’épargna pas non plus dans le moment oii il y renonçait. On ose affirmer que, peu de temps avant de déposer sa charge , il a désiré une réconciliation avec le prince d’Orange et le comte d’Egmont , et même qu’il a offert de leur faire réparation à genoux, s’il pouvait à ce prix espérer leur pardon'. C’est une bassesse, une honte , de souiller par une .semblable imputation la mémoire d’un homme extraordinaire ; mais il est plus bas, plus honteux encore de la transmettre à la postérité. Granvelle se soumit à l’ordre du roi avec une bienséante tranquillité. Quelques mois auparavant, il avait déjà écrit au ducd’Albe, en Espagne, de vouloir bien lui préparer une retraite à Madrid, dans le cas où il devrait quitter les Pays-Bas. Le duc y réfléchit lo^ngtemjis, et se demanda ce qui serait le plus sage, ou d’apjÆler eu Espagne un si dangereux concurrent à la faveur de son roi, ou d’écarter un ami si important, un si précieux instrument de sa vieille haine contre la noblesse néerlaudai.se. La vengeance l’emporta sur la crainte, et il appuya fortement auprèsdu monarque larequôtede Granvelle. .Mais son entremise fut inutile. Armenteros avait persuadéau roi que le séjour de ce ministre à Madrid ranimerait avec plus de violence tous les griefs de la nation auxquels on l’avait sacrifié ; car, disait-il, on croirait désormais empoisonnée par lui la source même dont on ne l'accusait jusqu’alors d’avoir altéré que les lointains canaux. Le roi l'envoya dans la comté de Bourgogne, sa patrie, sous un prétexte honorable qui s’offrit à propos. Le cardinal donna à son départ de Bruxelles l'apparence d’un voyage insignifiant dont il reviendrait au premier jour. .Mais, en