LIVRÉ DEUXIÈME
même temps, tous les conseillers d'État qui, sous sonadministration, s'étaient volontairement éloignés, reçurent de la cour l’ordre de reparaître au conseil à llriuelles. Quoique cette dernière circonstance ne rendît pas son retour croyable , et que l’on ne vît dans le prétexte allégué qu'une misérable bravade, cependant la possibilité de son retour, si éloignée qu’elle fût, refroidit beaucoup le triomphe que l’on célébra au sujet de son départ. La gouvernante elle-même parait n’avoir pas su exactement ce qu’elle devait croire de cette rumeur; car, dans une nouvelle lettre au roi, elle reproduisit toutes les considérations et tous les motifs qui devaient le détourner de laisser revenir ce ministre dans les Pays-Bas. Granvelle lui-même chercha à entretenir cette rumeur dans sa correspondance avec Barlaimont et Viglius, et à effrayer du moins par de vains songes ses ennemis , qu’il ne pouvait plus tourmenter par sa présence. La crainte qu’inspirait l’influence de cet homme était si grande, si excessive, qu’on le chassa enfin de sa propre patrie '.
Après la mort de Pie IV, üranvelle fit un voyage à Rome, pour assister à l’élection du nouveau pape , et soigner en même temps quelques affaires de son mattre, dont il n’avait nullement perdu la confiance. Bientôt après , Philippe II le fit vice-roi de Naples, où il succomba aux séductions du climat, et laissa vaincre par la volupté un génie que nul coup du sort n’avait pu courber. Il avait soixante-deux ans quand le roi le rappela en Espagne, où jl continua de gérer avec un pouvoir illimité les affaires d'Italie. Une vieillesse triste et le confiant orgueil que lui donnait une administration de quarante années faisaient de lui un juge sévère et injuste des opinions d’autrui, un esclave de la coutume et un panégyriste importun des temps passés.
Mais la politique du siècle qui allait finir n’était plus la politique de celui qui commençait. La jeunesse du nouveau ministère se lassa bientôt d’un surveillant si impérieux, et Philippe II commença lui- même à éviter un conseiller qui ne trouvait rien de louable que les actions de son père. Néanmoins il lui confia
1. « Comme si celte forme gigantesque, si elle était restée si prés des Paj's* Bas, efit pu encore avec son ombre redoutable engloutir Uliberté de la nation.» (PremiVra ^di7ion.)
encore à la fin ses provinces d'Espagne, quand la conquête du Portugal l’appela lui-niêine à Lisbonne. Enfin Granvelle, ayant entrepris un voyage en Italie, mourut à Mantoue, dans la soixante et treizième année de sa vie, et dans la pleine jouissance de sa gloire, après avoir possédé, sans interruption, pendant quarante ans, la confiance de son roi*.
l.Strad., dec. 1, lir. III, IV, p. 86-98. — La première édition ajoute : • Et avoir uni en sa personne, par uno>alliance sans exemple, la liberté et la faveur des princes. • — Schiller a supprimé en outre tout l'alinéa suivant: « Granvelle était tombé, comme jamais favori no tomba, non parce que son l>onlieur éphémère était flétri , non par te léger souffle d’un caprice du prince : il tomba par la force pro ligicuse de la concorde, par la voix irritée de toute une nation. Mais comment est-il possible que l'homme qui maniait si habilement l’insirument le plus difficile, ait joué si malheureusement d’un autre Iteaucoup plus facile? Lui qui échappait au soupçon vigilant d’un sombre despote, n’avail-il donc plus aucun artifice en réserve vis-à-vis d’un peuple riant? Plus cette mer« veillcu.se amitié royale, qui désapprit à son endroit Tinconstance, le place haut, plus il déchoit pour avoir exposé cette royale amitié à U hoiUc d’étaler aux yeux du monde son impuis.sance, cl pour avoir forcé son royal protecteur à le sacrifier en détournant les yeux. •