‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 65 sur 228 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

sensibles à la véritable gloire, ils laissèrent leur ambition décider du parti qu’ils devaient embrasser : or, la petite ambition se courbe beaucoup plus volontiers sous la dure loi de la force que sous la douce domination d’un esprit supérieur. Us donnaient peu de chose, s’ils se livraient au prince d’Orange; mais ils devenaient pour lui de redoutables adversaires, en s’unissant avec le monarque. L;i, leur nom se perdait au sein d’un parti nombreux et dans l’éclat de leur rival ; dans le parti royaliste, qu’on délaissait, leur mince mérite jetait de l’éclat *.

La maison de Nassau et celle de Croy, à laquelle appartenait le duc d’Arschot, avaient été, depuis plusieurs règnes, rivales en crédit et en dignité, et leür jalousie avait nourri entre elles une ancienne haine de famille, que les divisions religieuses rendirent enfin implacable. Depuis un temps immémorial, la maison de Croy avait une grande réputation de piété et de sainteté catholique; les comtes de Nassau s’étaient donnés à la nouvelle secte. Ces motifs suffisaient pour que Philippe de Croy, duc d’Arscliot, préférât' le parti qui était le plus contraire à Guillaume d’Orange. La cour ne négligea pas de mettre à profit cette haine particulière, et d’opposer un si puissant ennemi à l’autorité croissante de la maison de Nassau dans la république. Les comtes de Mansfeld et de Megen avaient été jusqu’alors les plus intimes amis du comte d’Ëgmont. Ils avaient élevé la voix, de concert avec lui, contre le ministre ; avec lui ils avaient combattu l’inquisition et les édits, et lui étaient restés loyalement unis jusque-là, jusqu’à la dernière limite de leur devoir. .Mais alors, à ce point critique où les voies se divisent, les trois amis se séparèrent. La vertu inconsidérée d’Egmont l’entratnait irrésistiblement sur le chemin qui menait à fa ruine; ses amis avisés songèrent, quand il én était encore temps, à une avantageuse retraite. Des lettres sont parvenues jusqu’à nous, qui furent échangées entre les comtes d’Egmont et de Mansfeld, et, bien quelles soient d’une époque postérieure, elles nous offrent une peinture fidèle de leurs relations au moment où nous sommes

1. U y a deux phrases de plus dans la première édition : « Ce qui détachait de la couronne la plus grande partie des nobles, fut précisément ce qui lui conserva ce petit nombre de fidèles : ceux-là ne voulaient recevoir aucune loi du despote ; ceux-ci, de leurs égaux. •

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arrivés. Le comte de Mansfeld répondait à son ami, qni lui avait lait des plaintes amicales de ce qu'il s’était détaché de lui pour passer au roi : « Si j’ai pensé autrefois que le bien général rendait nécessaires la suppression du saint-office, la modération des édits et l’éloignement du cardinal Granvelle, maintenant le roi a rempli ces verux et la cause de nos plaintes n’existe plus. Nous avons déji\ trop entrepris contre la majesté du monarque et l’autorité de l’Église; il est plus que temps de rentrer dans la bonne voie, afin que nous puissions, si le roi vient, aller au-devant de lui, le front levé et sans inquiétude. Pour moi, je ne crains point ses châtiments; îi son premier signe, je me rendrais en Espagne, le cœur assuré, et j’attendrais avec confiance mon arrêt de sa justice et de sa bonté. Je ne dis pas cela comme si je doutais que le comte d’Egmont pût affirmer la même chose de lui; mais le comte d’Egmont fera .'agement d’assurer de ]ilus en plus sa sécurité, et d’éloigner de ses actes le soupçon. Si j’apprends, est-il dit à la fin, qu’il prenne à cœur mes avis, notre amitié subsistera; sinon, je me sens assez fort pour sacrifier à mon devoir et à l’honneur toutes les relations humaines'. • L’extension du pouvoir de la noblesse exposa la république à un mal plus grand peut-être que celui auquel elle venait d’échapper par le renvoi du ministre. Appauvrie par une longue habitude de luxe, qui avait aussi corrompu ses mœurs, cl à laquelle elle était déjà trop accoutumée pour y pouvoir désormais renoncer, elle succomba à la dangereuse occasion qui s’offrait de flatter son penchant dominant et de faire revivre l’éclat obscurci de sa fortune. Les prodigalités amenèrent la soif du gain, et celle-ci l’usure. I^es charges civiles et ecclésiastiques devinrent vénales; les dignités, les privilèges et les patentes furent vendus au plus offrant; on trafiqua même de la justice. Celui que le conseil privé avait condamné, le conseil d’État l’absolvait; ce que le premier refusait, on l’obtenait du second à prix d’argent. A la vérité, le conseil d’État rejeta dans la suite cette accusation sur les deux autres cours; mais ce fut son projire exemple qui les corrompit. L’avidité ingénieuse ouvrit de nouvelles sources de gain. La vie, la liberté et la religion furent assurées, comme

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