LIVRE DEUXIÈME
des biens-fonds, pour des sommes déterminées; les meurtriers et les malfaiteurs se libéraient avec de l’or, et la loterie dépouilla la nation. Sans égard pour le rang et le mérite, on vit les gens de service et les créatures des conseillers d’État et des gouverneurs de provinces élevés aux emplois les plus importants. Qui avait à solliciter quelque chose de la cour devait passer par les gouverneurs et leurs derniers serviteurs. Aucun artifice de séduction ne fut épargné pour entraîner dans ces désordres lliomas Armenteros, secrétaire intime de la duchesse, homme jusqu’alors irréprochable et intègre. Par de feintes assurances de dévouement et d'amitié, on parvint à s’insinuer dans sa confiance, et à corrompre ses principes par les délices; le mauvais exemple altéra ses mœurs, et de nouveaux besoins triomphèrent de sa vertu jusque-là incorruptible. Alors il ferma les yeux sur des abus dont il était complice, et jeta un voile sur les fautes d’autrui, pour en couvrir aussi les siennes. D’accord avec lui, on volait le trésor royal; et, par une mauvaise administration des revenus, on trompait les vues du gouvernement. Cependant la régente s’abandonnait avec ivresse à une douce illusion de puissance et d’activité, que la flatterie des grands savait nourrir adroitement. L’ambition des partisse jouait des faiblesses d’une femme et achetait d’elle un pouvoir véritable au prix d’un vain simulacre de pouvoir et par une humble apparence de soumission. llientôt elle appartint entièrement à la faction, et changea insensiblement de maximes. Suivant une marche tout opposée à sa conduite précédente, elle porta illégalement devant le conseil d’État, que la faction dominait, des questions qui appartenaient aux autres conseils, ou des représentations que Viglius lui avait faites en secret, tout comme auparavant elle avait négligé illégalement ce conseil, sous l’administration de Granvelle. Presque toutes les affaires et toute l’influence passaient maintenant aux gouverneurs. On leur adressait toutes les requêtes, ils distribuaient tous les bénéfices. Les choses allèrent si loin, qu’ils enlevaient des causes à la magistrature des villes et les évoquaient devant leur propre tribunal. Le crédit des tribunaux de province diminuait à mesure qu’ils étendaient le leur, et avec le crédit de la magistrature l’administration de la justice déchut, ainsi que l’ordre civil. IMentêt les cours de justice inférieures
suivirent l’exemple du gouvernement. Bientôt l'esprit qui dominait à Bruxelles dans le conseil d'iitat se rôpandit dans toutes les provinces. La corruption, la faveur, la rapine, la vénalité de la justice furent générales dans les tribunaux du pays ; les mœurs se perdirent, et les nouvelles sectes profitèrent de cette licence pour étendre leur cercle. Les opinions plus tolérantes de la noblesse, qui penchait elle-même du côté des novateurs ou du moins détestait l’inquisition comme un instrument du despotisme, avaient adouci la rigueur des édits de religion; les dispenses qu’on accordait à beaucoup de protestants arrachaient au saint-office ses plus importantes victimes. Les nobles ne pouvaient annoncer au peuple leur participation actuelle au gouvernement d’une façon plus agréable qu’en lui immolant l’odieux tribunal de l’inquisition, et leur inclination les y portait plus encore que les conseils de la politique. La nation passa en un moment de la plus oppressive contrainte de l’intolérance à un état de liberté, dont elle avait déjà trop perdu l’habitude pour le supporter avec modération. Les inquisiteurs, privés de l’appui des magistrats, se virent l’objet de la moquerie plus que de la crainte. A Bruges le conseil de la ville fit lui-même mettre en prison, au pain et à l’eau, quelques-uns de leurs familiers, qui avaient voulu arrêter un hérétique. Vers ce même temps, à Anvers, où la multitude avait fait une vaine tentative pour airacher un hérétique au saint-ofllce, on afficha dans la place du marché une déclaration écrite en lettres de sang, qui portait qu’un certain no’mbi e d’hommes s’étaient conjurés pour venger la mort de cet innocent'.
Ijc conseil privé et le conseil des finances, où présidaient Viglius et Barlaimont, s’étaient encore préservés en très-grande partie de la corruption, qui avait infecté tout le conseil d’État*.
1. Hopper, 40. — Crot., 17. — lïlo »Vp!., :19. — Burg., 80, 87, 88. — Strsd., 99, 100.
2. La première étiition a ici de plus le lon|{ morceau que voici : « Une nouvelle tentative dirigée contre le second avait encore écîioué. On s’efforça alors d’introduire dans ces deux conseils quelques nouveaux membres qui fussent plus dévoués à l’intérél de la faction. Kn ce temps-lit s'éleva dans le domaine de l’érudition un nommé Itaudouin, Flamand d’origine» qui s'était acquis une éclatante renommée dans la jurisprudence, et qui unissait aux dons les plus distingués do l'esprit tous les attraits d’un extérieur séduisant et toutes les grâces de l'éloquence et du commerce de la vie. Du séjour qu'il avait fait en Allemagne l’avait