LIVRE DEUXIEME
les plus violents orages parmi les membres du conseil d'Élat , et les propos qui , soit par hasard , soit à dessein, leur échappèrent à ce sujet dans le monde, répandirent la terreur parmi le peuple. La peur de l’inquisition espagnole se réveilla, et l’on voyait déjà crouler sous ses coups toute la constitution. Déjà l’on voyait bâtir des prisons; on entendait forger des chaînes et des carcans, et dresser des bûchers. Tous les cercles sont remplis de ces entretiens , et la frayeur ne les tient plus en bride. Des écrits furent affichés aux maisons des nobles , dans lesquels on les sommait, comme autrefois Rome son Brutus, de sauVer la liberté mourante. De mordantes pasquinades parurent contre les nouveaux évêques, « les tourmenteurs, » comme on les appelait; le clergé était tourné en ridicule dans les comédies, et les invectives épargnaient aussi peu le trône que le siège de Rome '.
Effrayée de ces rumeurs , la gouvernante convoque tous les conseillers d’État et les chevaliers , pour qu’ils lui tracent sa conduite dans cette situation critique. Les opinions furent diverses, et la lutte violente. Indécis entre la crainte et le devoir, on hésitait à prendre une résolution , jusqu’au moment où le vieux Viglius se leva enfin, et surprit par son opinion toute rassemblée. « Maintenant, dit-il, on ne peut absolument songer à publier l’ordonnance royale , avant d’avoir prévenu le roi de l’accueil qu’elle recevra selon toute vraisemblance. On doit plutôt recommander aux inquisiteurs de se garder d’abuser de leur pouvoir, et d’avoir bien soin de procéder sans rigueur. » Mais on fut bien plus surpris quand le prince d’Orange se leva pour combattre cet avis. «La volonté du roi, dit-il, est exprimée avec trop.de clarté et trop de précision; elle est confirmée par des délibérations trop nombreuses, pour qu’on puisse encore se hasarder de surseoir à l’exécution, sans encourir le reproche de la plus punissable obstination. — Je le prends sur moi, interrompit Viglius. Je m’expose à sa disgrâce. Si nous achetons à ce prix le repos de ses Pays-Bas, cette opposition, à la fin, nous assurera sa reconnaissance. » Déjà la gouvernante commençait à pencher vers cet avis , quand le prince intervint avec