LIVRE TROISIÈME
troupe de cavaliers espagnols, auxquels il ne se déroba que par une retraite précipitée. Enfin, avec le secours de quelques mariniers du voisinage, il réussit à s’emparer d’un petit nombre de bateaux, sur deux desquels il fit passer le comte de Brahé, avec trois cents Suédois. A peine cet officier avait-il eu le temps de se retrancher sur la rive opposée, qu'il fut assailli par quatorze compagnies de dragons et de cuirassiers espagnols. Aussi grande était la supériorité de l’ennemi, aussi courageuse fut la résistance de Brahé et de sa petite troupe, et son héroïque défense donna au roi le temps de le soutenir en personne avec des troupes fraîches. Alors les Espagnols prirent la fuite, après une perte de six cents hommes; quelques-uns se hâtèrent de gagner la ville forte d'Oppenheim, et d’autres Mayence. Un lion de marbre, sut une haute colonne, portant une épée nue dans la griffe droite et un casque sur la tète, indiquait encore au voyageur, soixante-dix ans après, la place où l’immortel monarque passa le grand fleuve de la Germanie.
Aussitôt après cet heureux exploit, Gustave-Adolphe fit transporter au delà du Rhin l'artillerie et la plus grande partie des troupes, et assiégea Oppenheim, qui fut pris d’assaut, le 8 décembre 1631, après une résistance désespérée. Cinq cents Espagnols, qui avaient défendu si vaillamment cette place, furent, jusqu’au dernier, victimes de la fureur suédoise. La nouvelle que Gustave-Adolphe avait passé le Rhin effraya tous les Espagnols et les Lorrains, qui avaient occupé l’autre bord et s’étaient crus à l’abri, derrière le fleuve, de la vengeance des Suédois. Une prompte fuite était maintenant leur unique ressource : toute place qui n’était pas tout à fait tenable fut précipitamment abandonnée. Après une longue suite de violences envers les bourgeois désarmés, les Lorrains évacuèrent la ville de Worms, qu’ils maltraitèrent encore, avant leur départ, avec une cruauté raffinée. Les Espagnols se renfermèrent à la hâte dans Frankenthal , où ils se flattaient de braver les armes victorieuses de Gustave-Adolphe.
Le roi ne perdit plus un moment pour exécuter ses desseins sur Mayence, où s’était jetée l’élite des troupes espagnoles. Tandis qu’il marchait sur cette ville par la rive gauche du Rhin, le landgrave de Hesse-Cassel s’en était approché par l’autre rive, et
•204 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. avait conquis sur sa route plusieurs places fortes. Les Espagnols assiégés, quoique investis des deux côtés, montrèrent d'abord beaucoup de courage et de résolution pour se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et, pendant plusieurs jours, ils tirent pleuvoir sans interruption, sur le camp suédois, un violent feu de bombes, qui coûta au roi plus d’un brave soldat. Cependant, malgré cette courageuse résistance, les Suédois gagnaient toujours du terrain, et s’étaient déjà tellement approchés des fossés de la place, qu’ils se disposaient sérieusement à l’assaut. Alors les assiégés perdirent courage. Ils tremblaient, avec raison, à la pensée du fougueux emportement du soldat suédois, dont le Marienberg, près de Würtzbourg, fournissait un affreux témoignage. Un sort terrible attendait la ville de Mayence, s’il fallait la prendre d’assaut, et l’ennemi pouvait se sentir aisément tenté de venger l’horrible sort de Magdebourg sur cette riche et magnifique résidence d’un prince catholique. Par ménagement pour la ville plus que pour leur propre vie, les Espagnols capitulèrent le quatrième jour, et obtinrent du généreux monarque un sauf-conduit jusqu’à Luxembourg; mais, comme bien d’autres avaient fait jusqu’alors, la plupart s’enrôlèrent sous les drapeaux suédois.
Le 13 décembre 1631, le roi de Suède fit son entrée dans la ville conquise, où il se logea dans le palais de l’électeur. Quatrevingts canons tombèrent en son pouvoir, et la bourgeoisie eut à payer quatre-vingt mille florins pour se racheter du pillage. Dans cette contribution n’étaient pas compris les juifs et le clergé, qui furent contraints de payer à part de très-fortes sommes. Le roi s’appropria la bibliothèque de l’électeur, et en fit présent à son chancelier Oxenstiern, qui la céda au gymnase de Westeræs’; mais le vaisseau qui la transportait en Suède fit naufrage , et , perte irréparable , la Baltique engloutit ce trésor.
Après qu’ils eurent perdu Mayence, le malheur ne cessa de poursuivre les Espagnols dans les contrées du Rhin. Peu de temps avant la prise de cette ville, le landgrave de Hesse-Cassel s’était emparé de Falkenstein et de Reifenberg; la forteresse de Kœnigstein se rendit aux Hessois; le rhingrave Olhon-Louis, un