‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 111 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

lui-même l'ardeur des troupes par son exemple, et mit , de sa propre main, le feu à plus de soixante canons. Les Bavarois répondirent, pendant deux heures, à cette canonnade, avec la même vivacité , mais non avec le même succès , parce que les batteries des Suédois s’avançaient de manière à dominer l’autre bord, et que l’élévation de celui qu’ils occupaient leur servait de parapet contre l’artillerie ennemie. Vainement, de la rive, les Bavarois s’efforcèrent de détruire les ouvrages des Suédois : l'artillerie supérieure de ceux-ci les repoussa, et ils furent réduits à voir le pont s’achever presque sous leurs yeux. Dans ce jour terrible, Tilly lit les plus grands efforts pour enflammer le courage des siens : le plus menaçant danger ne put l’éloigner de la rive. Enfin il trouva la mort, qu’il cherchait. Une balle de fauconneau lui fracassa la jambe, et, bientôt après, Altringer, son compagnon d’armes et son égal en courage, fut blessé dangereusement à la tête. Les Bavarois , n’étant plus animés par la présence de ces deux chefs, plièrent enfin, et Maximilien lui-même fut entraîné, contre son gré, à une résolution pusillanime. Vaincu par les représentations de Tilly mourant, dont la fermeté accoutumée fléchissait aux approches du moment suprême, il abandonna précipitamment son poste inexpugnable ; et un gué , découvert par les Suédois , où leur cavalerie était sur le point de tenter le passage, hâta sa timide retraite. 11 leva son camp, dès la même nuit, avant qu’un seul soldat ennemi eût passé le Lech; et, sans laisser au roi le temps de l’inquiéler dans sa. marche, il se retira dans le meilleur ordre à Neubourg et à Ingolstadt. Gustave-Adolphe , qui effectua le passage le lendemain, vit avec surprise le camp ennemi évacué, et la fuite de l'électeur excita plus encore son étonnement lorsqu’il reconnut la force du camp abandonné. « Si j’eusse été le Bavarois, s’écria-t-il stupéfait, jamais, quand même un boulet m’aurait emporté la barbe et le menton , jamais je n’eusse abandonné un poste comme celui-là , et livré à l’ennemi l’entrée de mes États. »

La Bavière était donc maintenant ouverte au vainqueur, et le flot de la guerre , qui n’avait encore exercé ses fureurs qu’aux frontières de cette contrée, se précipita, pour la première fois, sur ses fertiles plaines, longtemps épargnées. Mais, avant de lia-

sarder la conquête d’un pays qui lui était hostile, Gustave arracha d'abord la ville impériale d’Augsbourg au joug bavarois, reçut le serment des bourgeois , et s’assura de leur fidélité en y laissant une garnison. Ensuite il s’avança vers Ingolstadt à marelles forcées, voulant, par la prise de cette forteresse importante, que l’électeur couvrait avec une grande partie de son armée, assurer ses conquêtes en Bavière et s'établir sur le Danube.

Peu de temps après l’arrivée du roi devant Ingolstadt, Tilly, blessé, termina sa carrière dans les murs de cette ville, après avoir éprouvé tous les caprices de la fortune infidèle. Écrasé par le génie supérieur de Gustave- Adolphe, ce général vit, au déclin de ses jours , se flétrir tous les lauriers de ses anciennes victoires, et, par une suite d’adversités, il satisfit la justice du sort et les mânes irrités de Magdebourg. En lui l’armée de l’empereur et de la ligue perdit un chef qui ne se pouvait remplacer, la religion catholique son plus zélé défenseur , et Maximilien de Bavière son serviteur le plus fidèle, qui scella de son sang sa fidélité , et remplit même encore en mourant les devoirs de général. Son dernier legs à l’électeur fut le conseil d’occuper Ratisbonne , afin de rester maître du Danube , et de conserver ses communications avec la Bohème.

Avec la confiance qui est le fruit ordinaire d’une telle suite de victoires, Gustave-Adolphe entreprit le siège d’Ingolstadt, dont il espérait vaincre la résistance par l’impétuosité de la première attaque. Mais la force des ouvrages et la bravoure de la garnison lui opposèrent des obstacles qu’il n’avait pas eu à combattre depuis la victoire de Breitenfeld, et peu s’en fallut que les remparts d'Ingolstadt ne devinssent le terme de ses exploits. Comme il faisait la reconnaissance de la place , un boulet de vingt-quatre, qui tua son cheval sous lui, le jeta par terre, et, un instant après, son favori, le jeune margrave de Bade, fut emporté à ses côtés par un autre boulet. Le roi se releva sur-lechamp avec sang-froid, et rassura ses soldats effrayés, en continuant aussitôt son chemin sur un autre cheval *.

1. La première édition termine l’alinéa par la phrase suivante: «Cet avertissement de son bon génie fut perdu : la mort, dont le fantôme seulement s'était ofTert à lui sous les murs dlngolstadt, devait, inévitable cette fois, l’atteindre à Lützen. »

Page 1