LIVRE TROISIÈME
bonne volonté, les chefs de concorde, de promptitude dans les résolutions et de fermeté dans l'exécution. Ce ne fut pas leur puissance supérieure, ce fut seulement l'usage mieux entendu qu’ils firent de leurs forces qui donna aux ennemis de l’empereur une si décisive prépondérance. La ligue et l’empereur ne manquaient pas de ressources, mais seulement d’un homme qui eût le talent et le pouvoir de les employer. Lors même queTilly n’eût jamais perdu sa gloire, la défiance qu’inspirait la Bavière ne permettait pas cependant de remettre le sort de la monarchie dans les mains d’un homme qui ne dissimula jamais son attachement pour la maison de Bavière. Le plus pressant besoin de Ferdinand était donc un général qui eût assez d’expérience pour former et conduire une armée et qui consacrât ses services à l’Autriche avec un aveugle dévouement.
C'était le choix de ce général qui occupait maintenant le conseil secret de l’empereur, et qui en divisait les membres. Pour opposer un roi à un roi, et pour enflammer le courage des troupes par la présence de leur maître, Ferdinand, dans le premier feu de la passion, s'offrait à commander lui-même son armée; mais il n'était pas difficile de renverser une résolution que le seul désespoir inspirait, et que faisait tomber un instant de tranquille réflexion. Ce que défendait à l’empereur sa dignité et le fardeau du gouvernement , les circonstances le permettaient à son fils, jeune homme capable et courageux, sur qui les sujets autrichiens portaient leurs regards avec une joyeuse espérance. Appelé par sa naissance môme à défendre une monarchie dont il portait déjà deux couronnes, Ferdinand 111, roi de Bohème et de Hongrie, unissait à la dignité naturelle d’héritier présomptif l’estime des armées et tout l’amour des peuples, dont l’assistance lui était si indispensable pour la conduite de la guerre. Le souverain futur, cher à la nation, pouvait seul hasarder d’imposer de nouvelles charges à des sujets accablés; il semblait qu’il fût seul capable, par sa présence au milieu de l’armée, d’étouffer la funeste jalousie des chefs, et de ramener, par le pouvoir de son nom, à l’ancienne rigueur la discipline relâchée. Si le jeune homme manquait encore de cette indispensable maturité de jugement, de cette prudence, de cette connaissance de la guerre, qui ne s’acquiert que par
230 HISTOIRE DE I.A GUERRE DE TRENTE ANS. l’usage, on pouvait suppléer à ce défaut par un bon choix de conseillers et d'auxiliaires, revêtus, sous son nom, de l’autorité la plus étendue.
Autant étaient spécieux les motifs par lesquels une partie des ministres soutenait cette proposition, aussi grandes étaient les difticultés qu'y opposait la détiance, peut-être aussi la jalousie de l’empereur, et l’état désespéré des affaires. Combien n’était-il pas périlleux de conlier le sort de la monarchie tout entière à un jeune homme qui avait lui-même un si grand besoin de guides étrangers! Quelle témérité d’opposer au plus grand général du siècle un débutant, qui n'avait prouvé encore par aucune entreprise qu’il fût capable de remplir ce poste important; dont le nom, que jamais encore la gloire n’avait proclamé, était beaucoup trop faible pour garantir d’avance la victoire aux troupes découragées! Quelle nouvelle charge encore pour le sujet, d’entretenir l'état somptueux qui convenait à un général couronné, état que les préjugés de l’époque rendaient inséparable de sa présence aux armées! Quel danger en lin pour le prince lui-même d’ouvrir sa carrière politique par un office qui le rendait le fléau de son peuple et l’oppresseur des pays sur lesquels il devait régner un jour!
D’ailleurs, il ne suffisait pas de chercher un général pour l'armée, il fallait aussi trouver une armée pour le général. Depuis la déposition de Wallenstein, l’empereur s’était défendu avec le secours de la ligue et de la Bavière plus qu’avec ses propres forces, et c’était précisément à cette dépendance d’amis équivoques qu’on voulait se dérober par la création d’un général à soi. Mais, sans la force toute-puissante de l’or et sans le nom magique d'un chef victorieux, était-il possible de faire sortir une armée du néant, une armée qui pût rivaliser en discipline, en esprit belliqueux, en habileté, avec les bandes aguerries du conquérant suédois? Dans l’Europe entière il n’y avait qu’un seul homme qui eût accompli un tel prodige, et cet homme unique, on lui avait fait un mortel affront.
Enlin le moment était venu, qui offrait à l’orgueil offensé de Friedland une satisfaction sans égale. Le sort s’était lui-même déclaré son vengeur, et une suite non interrompue de revers, qui avait fondu sur l’Autriche depuis le jour de sa destitution,