LIVRE TROISIÈME
avait arraché à l’empereur lui-méme l'aveu qu’en lui ôtant ce général, on lui avait coupé son bras droit. Chaque défaite de ses troupes rouvrait cette blessure; chaque place perdue reprochait au monarque trompé sa faiblesse et son ingratitude : heureux encore, s’il n’avait fait que perdre dans le général offensé un chef pour ses armées, un défenseur pour ses États! mais il trouvait en lui un ennemi, et le plus dangereux de tous, parco que c’était contre l’atteinte d'un traître qu’il était le moins défendu.
Éloigné du théâtre de la guerre, et condamné à une oisiveté qui faisait son supplice, tandis que ses rivaux cueillaient des lauriers dans le champ de la gloire, l’orgueilleux Friedland avait contemplé les révolutions de la fortune avec une feinte insouciance, et caché sous le faste éblouissant d’un héros de théâtre les sombres projets de son esprit toujours en travail. Dévoré par une passion brûlante, tandis que son visage serein feignait le calme et le repos, il mûrissait en silence ses terribles desseins, enfants de la vengeance et de l'ambition, et s’approchait lentement, mais sûrement, de son but. Tout ce qu’il était devenu grâce à l’empereur était effacé de son souvenir; ce qu’il avait fait pour l’empereur était seul gravé en traits de feu dans sa mémoire. Dans sa soif inextinguible de grandeur et de puissance, il était charmé de trouver chez Ferdinand une ingratitude qui semblait annuler sa dette et l’affranchir de toute obligation envers l’auteur de sa fortune. Les projets de son ambition lui paraissaient maintenant excusés et justifiés : ils prenaient l’apparence d'une légitime représaille. Autant se resserrait le cercle de son activité extérieure, autant s’agrandissait le monde de ses espérances, et son imagination exaltée s’égarait dans des projets immenses, que, dans toute autre tète que la sienne, le seul délire eût pu enfanter. Son mérite l’avait porté aussi haut que l’homme se puisse élever par ses propres forces. La fortune ne lui avait rien refusé de tout ce qu’un particulier et un citoyen peut atteindre sans sortir des limites du devoir. Jusqu’au moment de sa destitution, ses prétentions n’avaient éprouvé aucune résistance, son ambition n’avait rencontré aucune limite ; le coup qui le terrassa, à la diète de Ratisbonne, lui montra la différence de la puissance propre et originelle à la puissance délé-
guée, et la distance du sujet au souverain. Arraché par cette catastrophe imprévue à l’ivresse de sa grandeur dominatrice, il compara le pouvoir qu'il avait possédé avec celui par lequel on lui avait ravi le sien, et son ambition observa le degré qu’il avait encore à franchir sur l’échelle de la fortune. Ce fut seulement lorsqu’il eut senti, avec une douloureuse réalité, le poids de l'autorité suprême, qu'il étendit vers elle ses mains avides: la spoliation qu’on lui avait fait éprouver le rendit spoliateur. Si aucune offense ne l'avait provoqué, il aurait décrit docilement son orbite autour de la majesté du trône, satisfait de la gloire d’être son plus brillant satellite : ce ne fut qu 'après avoir été poussé violemment hors de sa carrière, qu’il troubla le système auquel il appartenait et se précipita sur son soleil pour l’écraser.
Gustave-Adolphe poursuivait sa marche victorieuse dans le nord de l’Allemagne; les places tombaient l'une après l’autre en son pouvoir, et l’élite des forces impériales venait de succomber près de Leipzig. Le bruit de ces défaites parvint bientôt aux oreilles de Wallenstein, qui, plongé à Prague dans l’obscurité de la vie privée, contemplait de loin paisiblement les tempêtes de la guerre. Ce qui remplissait d’alarmes le cœur de tous les catholiques, lui présageait, à lui, fortune et grandeur; pour lui seul travaillait Gustave-Adolphe. Dès qu’il vit que ce monarque commençait à se faire respecter par ses exploits, le duc de Friedland ne perdit pas un moment pour rechercher son amitié et faire cause commune avec cet heureux ennemi de l’Autriche. Le comte deThurn exilé, qui avait depuis longtemps consacré ses services au roi de Suède, se chargea de lui présenter les félicitations de Wallenstein et de lui proposer avec le duc une étroite alliance. Wallenstein lui demandait quinze mille hommes, et, avec ce secours, joint aux troupes qu’il s’engageait à lever lui-même, il voulait conquérir la Bohême et la Moravie, surprendre Vienne, et chasser jusqu’en Italie l’empereur son maître. Quoique l’étrangeté de cette proposition et l’exagération de ces promesses excitassent vivement la défiance de Gustave- Adolphe, il se connaissait trop bien en mérite pour repousser froidement un ami de cette importance. Mais, lorsque Wallenstein, encouragé par le favorable accueil fait à cette première