VUE TROISIEME
tentative, renouvela sa proposition après la bataille de Breitenfeld, et réclama une déclaration positive, le prudent monarque jugea périlleux de compromettre sa gloire avec les chimériques projets de cet esprit téméraire, et de confier un si grand nombre de soldats à la loyauté d'un homme qui s'annonçait comme un traître. Il s’excusa sur la faiblesse de son armée, qui souffrirait dans ses expéditions en Allemagne par une si forte réduction, et il manqua peut-être, par une trop grande prudence, l’occasion de terminer la guerre au plus vite. Dans la suite il essaya, mais trop tard, de renouer les négociations rompues; le moment favorable était passé, et l'orgueil blessé de Wallenstein ne lui pardonna jamais ce dédain.
Mais ce refus du roi ne fit vraisemblablement que h;lter la rupture que la trempe de ces deux caractères rendait inévitable. Nés l’un et l’autre pour donner des lois, et non pour en recevoir, ils n'auraient jamais pu rester unis dans une entreprise qui exigeait plus que toute autre de la condescendance et des sacrifices réciproques. Wallenstein n’était rien lorsqu'il n’était pas tout. 11 fallait ou qu’il n’agît point du tout, ou qu’il agît avec une liberté absolue. Gustave-Adolphe avait une haine non moi%s sincère pour tout assujettissement, et peu s’en fallut qu’il ne rompît sa liaison si avantageuse avec la cour de France, parce que les prétentions de cette puissance enchaînaient son génie indépendant. L’un était perdu pour un parti qu’il n’eût pu diriger, l’autre était bien moins fait encore pour se laisser mener à la lisière. Les prétentions impérieuses de cet allié, déjà si importunes au duc de Friedland dans leurs opérations communes, lui seraient devenues insupportables lorsqu’il aurait fallu partager les dépouilles. Le fier monarque pouvait descendre à recevoir contre l’empereur l'appui d'un sujet rebelle, et sécompenser ce service important avec une générosité royale; mais il ne pouvait jamais perdre de vue sa propre majesté et celle de tous les rois, jusqu’à garantir le prix que l'ambition effrénée de Friedland osait mettre à ses secours; jamais il n’aurait payé d’une couronne une profitable trahison. Ainsi donc, l’Europe entière eût-elle gardé le silence, du moment que Wallenstein portait la main sur le sceptre de Bohême, il devait rencontrer une opposition redoutable chez Gustave-Adolphe, l'homme de toute
£34 II1ST0IIIK DE I.A GUERRE DE TRENTE ANS. l'Europe qui pouvait d’ailleurs le mieux donner force à un pareil veto. Une fois devenu dictateur de l’Allemagne par le secours de Wallenstein, il pouvait tourner aussi ses armes contre cet auxiliaire même, et se tenir pour affranchi envers un traître de tous les devoirs de la reconnaissance. Auprès d’un tel allié il n’y avait donc pas de place pour Wallenstein ; et vraisemblablement c’est à cela qu’il faisait allusion, et non à ses vues supposées sur le trône impérial, lorsqu'il s’écria, après la mort du roi : « C’est un bonheur pour moi et pour lui qu’il ne soit plus. C'était trop pour l’empire d'Allemagne de deux chefs comme nous. »
Son premier essai de vengeance contre la maison d’Autriche avait échoué; mais sa résolution était inébranlable, et le changement ne porta que sur le choix des moyens. Ce qui ne lui avait pas réussi auprès du roi de Suède, il espéra l’obtenir, avec moins de difficulté et plus d’avantages, de l’électeur de Saxe : il était sûr de le mener à son gré, tout autant qu'il désespérait de gouverner Gustave- Adolphe. Sans cesse en communication avec Arnheim, son ancien ami, il travailla dès ce moment à une avance avec la Saxe, par laquelle il espérait se rendre également redoutable à l’empereur et au roi de Suède. 11 pouvait se promettre qu’un projet dont la réussite enlèverait au monarque suédois son influence en Allemagne, trouverait auprès de Jean- Georges un accès d’autant plus facile que le caractère jaloux de ce prince était irrité du pouvoir de Gustave-Adolphe, et que son affection, d'ailleurs faible, pour lui était bien refroidie par l’accroissement des prétentions du roi. Si Wallenstein réussissait à séparer la Saxe de l’alliance suédoise, et à former avec elle un troisième parti dans l’Empire, l’issue de la guerre était dans sa main, et, du même coup, il tirait vengeance de l’empereur, il punissait le roi de Suède d’avoir dédaigné son amitié, et il fondait sur la ruine de tous deux l’édifice de sa propre grandeur.
Mais, par quelque chemin qu’il poursuivît son but, il ne pouvait réussir à l’atteindre sans l’appui d’une armée qui lui fût entièrement dévouée. Cette armée ne pouvait être levée si secrètement que la cour impériale ne conçût des soupçons, et que le projet ne fût déjoué dès sa naissance. Cette armée ne devait pascouuaitre avant le temps sa destination criminelle, car il
LIVRE TROISIÈME, était diflicile d’espérer qu'elle voulût obéir à l’appel d’un traître et servir contre son légitime souverain. 11 fallait donc que Wallenstein fît ses levées publiquement, sous l’autorité impériale, et qu’il reçût légalement, de l'empereur lui-môme, un pouvoir illimité sur ces troupes. Mais cela pouvait-il se faire, à moins qu’on ne lui restituât le généralat dont on l’avait dépouillé, et qu’on ne lui remit, d’une manière absolue, la conduite de la guerre? Cependant ni son orgueil ni son intérêt ne lui permettaient de se pousser lui-môme à ce poste, et de solliciter, comme un suppliant, de la faveur impériale, une autorité limitée, quand il s’agissait de l’arracher illimitée à la frayeur du monarque. Pour pouvoir dicter les conditions auxquelles il se chargerait du commandement, il fallait qu’il attendit que son maître le pressât de l’accepter. C'était le conseil que lui donnait Arnheim, et ce fut le but qu’il poursuivit avec une profonde politique et une infatigable activité.
Persuadé que l’extrême nécessité pourrait seule vaincre l’iirésolution de l'empereur, et rendre impuissante l’opposition de la Bavière et de l’Espagne, ses deux plus ardents adversaires, il s’appliqua dès lors à favoriser les progrès de l’ennemi jet à augmenter la détresse de son maître. Ce fut très-probablement sur son invitation et par ses encouragements que les Saxons, déjà en marche pour la Lusace et la Silésie, se tournèrent vers la Bohème et inondèrent de leurs troupes ce pays sans défense; les rapides conquêtes qu’ils y firent ne furent pas moins son ouvrage. Par ses craintes affectées il étouffa toute pensée de résistance, et, par sa retraite précipitée, livra la capitale au vainqueur. Dans une conférence qu’il eut avec le général saxon, à Kaunitz, et dont une négociation de paix lui fournit le prétexte, il mit vraisemblablement le sceau à la conjuration, et la conquête de la Bohême fut le premier fruit de cette entrevue. En même temps qu’il concourait de tout son pouvoir à accumuler les malheurs sur l’Autriche, et qu’il y était puissamment secondé par les rapides progrès des Suédois sur le Rhin, il faisait retentir, à Vienne, par la voix de ses partisans volontairesou achetés, les plaintes les plus violentes sur les malheurs publics; il faisait représenter la destitution de l’ancien général comme la seule cause des revers « Wallenstein n'eût pas laissé
236 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. les choses en venir là, s'il fût resté au timon, » s’écriaient alors mille voix, et, même dans le conseil secret de l’empereur, cette opinion trouvait de zélés partisans
Il n’était pas besoin de leurs assauts répétés pour ouvrir les yeux du malheureux monarque sur les mérites de son général et sur l’imprudence commise. Sa dépendance de la ligue et de la Bavière lui avait été bientôt insupportable; mais cette dépendance même ne lui avait pas permis de montrer sa défiance, et d’irriler l’électeur en rappelant le duc de Friedland. Mais à présent que le danger croissait de jour en jour, et que la faiblesse de l’assistance bavaroise devenait toujours plus visible, il n'hésita pas plus longtemps à prêter l’oreille aux amis de Wallenstein, et à peser mûrement leurs propositions relatives au rappel de ce général. Les immenses richesses qu’il possédait, la considération générale .dont il jouissait, la rapidité avec laquelle, six années auparavant, il avait mis en campagne une armée de quarante mille hommes, la faible dépense avec laquelle il avait entretenu des troupes si nombreuses, ses exploits à la tête de cette armée, enfin le zèle et la fidélité qu’il avait montrés pour la gloire de l’empereur, étaient toujours présents à la pensée du monarque, et lui représentaient le duc comme l’instrument le plus propre à rétablir l’équilibre des armes entre les puissances belligérantes, à sauver l’Autriche, et à maintenir debout la religion catholique. Si vivement que l’orgueil impérial sentit l’humiliation de faire l'aveu si peu équivoque de la précipitation passée et de la détresse présente; si douloureux qu’il fût pour Ferdinand d’abaisser aux prières la hauteur de sa dignité souveraine; quelque suspecte que fût la fidélité d’un homme si grièvement offensé et si implacable; enfin si hautement et si énergiquement que les ministres espagnols et l'électeur de Bavière fissent connaître leur mécontentement de cette démarche: l'urgente nécessité triompha de toute autre considération, et les amis du duc furent chargés de sonder ses dispositions, et de lui faire entrevoir de loin la possibilité de son rétablissement.
Instruit de tout ce qui se traitait à son avantage dans le cabinet de Ferdinand, Wallenstein prit assez d’empire sur luimême pour cacher son triomphe intérieur et jouer le rôle d'un