LIVRE TROISIÈME
homme indifférent. Le temps de la vengeance était venu, et son cœur orgueilleux jouissait d’avance de rendre à l’empereur, avec usure, l’affront qu'il avait reçu. Il s’étendit avec une éloquence étudiée sur l’heureuse tranquillité de la vie privée, qui faisait sa félicité depuis son éloignement du théâtre politique. Il avait, disait-il, goûté trop longtemps les charmes de l’indépendance et du loisir, pour les sacrifier au vain fantôme de la gloire et à l’incertaine faveur des princes. Tous ses désirs de grandeur et de puissance étaient évanouis, et le repos était l’unique objet de ses vœux. Pour ne trahir aucune impatience, il refusa même l’invitation de se rendre à la cour de l’empereur; cependant, pour faciliter les négociations avec elle, il s’avança jusqu’à Znaïm en Moravie.
On essaya d’abord de limiter, par la présence d'un surveillant, la grandeur du pouvoir qu'on allait lui remettre, et de réduire au silence, par cet expédient, l’électeur de Bavière. Les envoyés de l’empereur, Questenberg et Werdenberg, qui furent employés, comme anciens amis de Friedland, à cette négociation épineuse, eurent l'ordre de mettrë en avant, dans leur proposition, le roi de Hongrie, qui devrait suivre l’armée, et apprendre l’art de la guerre sous la conduite de Wallcnstein. Mais la simple mention de ce nom menaça de rompre toute la conférence. « Jamais, déclara hautement le duc, jamais il ne souffrirait un aide dans sa charge, quand ce serait Dieu même avec qui il devrait partager le commandement. » Mais, même après qu’on se fut désisté de cette condition odieuse, le favori et ministre de l'empereur, le prince d’Eggenberg, ami de IVallenstein et son constant défenseur, qu'on avait envoyé en personne auprès de lui , épuisa longtemps en vain son éloquence pour vaincre sa répugnance affectée. Le ministre avouait que « le monarque avait perdu, en se privant deWallenstein, la plus précieuse pierre de sa couronne; mais celte décision, assez regrettée, il ne l’avait prise que par force et à contre-cœur; son estime pour le duc n'avait éprouvé aucun changement, sa faveur lui était demeurée constante. Une preuve irrécusable était la confiance exclusive qu'on mettait aujourd'hui dans sa fidélité et ses talents , pour réparer les fautes de ses prédécesseurs et changer toute la face des choses. Ce serait agir avec noblesse
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et grandeur de sacrifier un juste ressentiment au bien de la patrie; il serait beau, il serait digne de lui de confondre les calomnies de ses adversaires par un redoublement de zèle. Ce triomphe sur lui-mêine, disait enfin le prince, couronnerait ses autres mérites incomparables, et ferait de lui le plus grand homme de son siècle. »
Des aveux si humiliants, des assurances si flatteuses, parurent désarmer enfin la colère de Friedland. Mais il ne prêta pas l’oreille aux séduisantes propositions du ministre, avant d'avoir pleinement déchargé son cœur de tous les reproches qu’il faisait à son maître, avant d'avoir étalé, avec une pompe fastueuse, toute l’étendue de ses mérites, et rabaissé profondément le monarque qui avait maintenant besoin de son secours. Comme s’il cédait seulement à la force des raisons qu’on avait fait valoir, il. accorda, avec une orgueilleuse générosité, ce qui était le plus ardent désir de son âme, et daigna faire briller aux yeux de l’ambassadeur un rayon d’espérance. Mais, bien éloigné de faire cesser tout d'un coup l’embarras de l’empereur par un entier et absolu consentement, il n’accorda qu’une moitié de la demande, afin de mettre l’autre moitié, la plus importante, à un prix d’autant plus élevé. Il accepta le commandement, mais seulement pour trois mois, seulement pour mettre sur pied une armée, non pour la commander luimême. 11 voulait uniquement, par cette création , manifester sa capacité et sa puissance, et montrer de près à l’empereur la grandeur des secours dont lui Wallenstein pouvait disposer. Persuadé qu'une armée, que son nom seul aurait tirée du néant, y rentrerait, si elle était privée de son créateur, il ne voulait s’en servir que comme d’un appât , pour arracher à son maître des concessions d’autant plus importantes , et cependant Ferdinand se crut bien heureux d’avoir du moins gagné cela.
Wallenstein ne tarda pas longtemps à remplir sa promesse, que toute l'Allemagne raillait comme chimérique, et que Gustave-Adolphe lui-même trouvait exagérée. Mais les bases de cette entreprise étaient dès longtemps posées, et il ne fit alors que mettre en jeu les machines qu’il avait préparées dans cette vue depuis plusieurs années. A peine la nouvelle de son armement se fut-elle répandue, que des bandes de soldats accoururent de