‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 129 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

accommodement avec l'empereur. Gustave-Adolphe lui-même, dans la persuasion que les vues de Wallenstein étaient dirigées contre la Saie , y envoya promptement , pour ne pas laisser son allié sans secours, un renfort considérable, fermement résolu à le suivre avec toutes ses forces, aussitôt que les circonstances le permettraient. Mais bientôt les mouvements de l’armée de Friedland lui firent voir que c’était contre lui-mème qu’elle avançait, et la marche du duc à travers le haut Palatinat mit la chose hors de doute. Il s’agissait maintenant pour Gustave de songer à sa propre sûreté, de combattre moins pour la domination que pour son existence en Allemagne, et d’emprunter ses moyens de salut à la fertilité de son génie. L’approche de l’ennemi le surprit avant qu’il eût eu le temps de rallier à lui ses troupes, répandues dans toute l’Allemagne , et d’appeler à son secours les princes alliés. Beaucoup trop faible par le nombre pour être en état d’arrêter la marche de l’ennemi, il n’avait plus que le choix de se jeter dans Nuremberg et de courir le risque de s’y voir enfermé par les forces de Wallenstein et vaincu par la famine, ou de sacrifier cette ville et d’attendre des renforts sous le canon de Donawert. Indifférent aux fatigues et aux dangers, lorsqu’il entendait la voix de l'humanité et l’appel de l’honneur, il choisit, sans hésiter, le premier parti , fermement résolu de s’ensevelir, avec toute son armée, sous les ruines de Nuremberg, plutôt que de fonder son salut sur la perte de cette ville alliée.

Aussitôt on fit des préparatifs pour entourer d’un retranchement la ville avec tous les faubourgs et établir , dans l’enceinte, un camp fortifié. Des milliers de bras se mirent sur-le-champ à cet immense ouvrage , et tous les habitants de Nuremberg furent enflammés d’un zèle héroïque , pour dévouer à la cause commune leur sang , leur vie , leurs biens. Un fossé , profond de huit pieds et large de douze, environna toutes les fortifications; les lignes furent défendues par des redoutes et des bastions, les avenues par des demi-lunes. La Pegnitz, qui traverse Nuremberg , partageait tout le camp en deux demi-cercles , reliés par des ponts nombreux. Environ trois cents pièces d’artillerie tiraient des remparts de la ville et des retranchements du camp. Les paysans des villages voisins et les bourgeois de Nuremberg mirent la main à l’œuvre, de concert avec les soldats suédois,

en sorte que, dès le septième jour , l'armée put occuper le camp, et que, le quatorzième, tout cet immense ouvrage fut achevé.

Tandis que ces choses se passaient hors des murs , les magistrats de la ville étaient occupés à remplir les magasins , et à se fournir de toutes les munitions de guerre et de bouche pour un long siège. Ils ne négligèrent pas non plus de pourvoir, par de rigoureuses mesures de propreté , à la santé des habitants , que pouvait aisément mettre en péril l'affluence de tant de monde. Alin de pouvoir soutenir le roi, en cas de nécessité, tout ce qu’il y avait de jeunes gens dans la bourgeoisie de Nuremberg fut enrôlé et exercé aux armes; la milice de la ville déjà existante fut renforcée considérablement , et l’on mit sur pied un nouveau régiment, divisé en vingt-qualre compagnies, désignées par les lettres de l’ancien alphabet. Sur ces entrefaites, Gustave avait appelé à son secours ses alliés, le duc Guillaume de Weimar , et le landgrave de Hcsse-Cassel , et il avait ordonné à ses généraux, aux bords du Rhin , en Thuringe et dans la basse Saxe, de se mettre en marche promptement, et de le joindre avec leurs troupes à Nuremberg. Son armée , qui était campée en dedans des lignes de cette ville impériale, ne s’élevait pas à beaucoup plus de seize mille hommes : ce n’était pas même le tiers de l’armée ennemie.

Cependant celle-ci s’était avancée à petites journées jusqu’à Neumarkt 1 , où le duc de Friedland passa une revue générale. Transporté , à la vue de cette masse formidable , il ne put retenir une vanterie de jeune homme : « On verra dans quatre jours , s’écria-t-il , qui , du roi de Suède ou de moi , sera le maître du monde. » Cependant, malgré sa grande supériorité , il ne fit rien pour réaliser cette fière promesse , et négligea même l’occasion d’écraser son ennemi , quand celui-ci fut assez téméraire pour se présenter devant lui hors de ses lignes. « On a livré assez de batailles, répondit-il à ceux qui le pressaient d’attaquer; il est temps de suivre une autre méthode. » On vit dès ce moment combien l’on avait gagné à trouver un général dont la réputation , déjà établie , n’avait pas besoin des entreprises hasardées par lesquelles d’autres se hâtent nécessaire-

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