‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 139 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

de Weissenfels, annoncèrent la marche du roi, et, à ce signal convenu, les avant-postes de Friedland se rassemblèrent, sous le commandement d'Isolani, général des Croates, pour occuper les villages situés sur la Rippach. Leur faible résistance n'arrêta point l'ennemi, qui franchit, près du village de Rippach, la rivière du même nom, et prit position au-dessous de Lützen, vis-àvis de l’armée impériale. Le grand chemin de Weissenfels à Leipzig est coupé, entre Lützen et Markranstædt , par le canal qui s’étend de Zeitz à Mersebourg, et qui joint l’Elster avec la Saale. A ce canal s’appuyait l’aile gauche des Impériaux et la droite du roi de Suède, mais de telle façon que la cavalerie des deux armées s’étendait aussi sur l'autre rive. L’aile droite de Wallenstein s’était établie vers le nord, derrière Lützen, et l’aile gauche des Suédois au sud de cette petite ville. 'Les deux années faisaient face au grand chemin , qui passait au milieu d’elles et séparait les deux fronts de bataille. Mais la veille du combat, le soir, Wallenstein s’était emparé de ce chemin, au grand désavantage de son adversaire ; il avait fait approfondir les fossés qui le bordaient des deux côtés, et les avait fait occuper par des mousquetaires , en sorte qu’on ne pouvait hasarder le passage sans difficulté et sans péril. Par derrière s’élevait une batterie de sept grosses pièces, pour soutenir le feu de la mousqueterie des fossés , et, près des moulins à vent, derrière Lützen, on avait braqué quatorze pièces de campagne, sur une hauteur d’où l’on pouvait balayer une grande partie de la plaine. L’infanterie , distribuée seulement en cinq grandes et pesantes brigades, était rangée en bataille derrière la grand’route, à une distance de trois cents pas, et la cavalerie couvrait les flancs. Tous les bagages avaient été envoyés à Leipzig, pour ne pas gêner les mouvements de l’armée, et les chariots de munitions restaient seuls derrière la ligne. Pour dissimuler la faiblesse de l'armée, tous les soldats du train et les valets reçurent l’ordre de monter à cheval et de se joindre à l'aile gauche, mais seulement jusqu’à l’arrivée du corps de Pappenheim. Toutes ces dispositions furent prises pendant l’obscurité de la nuit, et avant l’aube tout était prêt pour recevoir l’ennemi.

Dès ce même soir, Gustave-Adolphe parut dans la plaine opposée, et rangea ses troupes pour le combat. L’ordre de ba-

206 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. taille fut le même que celui qui lui avait donné la victoire près de Leipzig, l'année précédente. De petits escadrons furent disséminés dans les rangs de l'infanterie, et des pelotons de mousquetaires distribués çà et là parmi la cavalerie. Toute l’armée était sur deux lignes, le canal à droite et derrière, la grand' route devant , et la ville de Lützen à gauche. Au centre était placée l’infanterie, sous les ordres du comte de Brahé, la cavalerie sur les ailes et l’artillerie devant le front de bataille. Un héros allemand, le duc Bernard de Weimar, commandait la cavalerie allemande de l'aile gauche, et, à la droite, le roi lui-méme conduisait ses Suédois, afin d'enflammer pour une noble lutte la rivalité des deux peuples. La seconde ligne était disposée de la même manière, et derrière était posté un corps de réserve, sous le commandement de l’Écossais Henderson.

Ainsi préparé, on attendait la sanglante aurore pour commencer un combat que rendaient remarquable et terrible son long retard plus que l’importance des suites possibles, le choix plus que le nombre des troupes. La vive attente de l’Europe , qu'on avait trompée au camp devant Nuremberg, allait être satisfaite dans les plaines de Lützen. Jamais, dans tout le cours de cette guerre, deux généraux pareils, si égaux par l’autorité, la renommée et le talent, n'avaient mesuré leurs forces en une bataille rangée; jamais encore un aussi grand défi n’avait fait pâlir l'audace; jamais un prix aussi important n’avait enflammé l'espérance. Le lendemain allait faire connaître à l’Europe son premier capitaine et donner un vainqueur à celui qui jamais n’avait été vaincu. Sur le Lech et près de Leipzig, était-ce le génie de Gustave-Adolphe ou l’impéritie de son adversaire qui avait décidé l’issue de la bataille ? Le lendemain devait mettre la chose hors de doute. 11 fallait que le lendemain le mérite de Friedland justifiât le choix de l’empereur, et que la grandeur de l'homme balançât la grandeur du prix qu’il avait coûté. Chaque soldat de ces deux armées s'associait avec jalousie à la gloire de son chef ; sous chaque armure s’agitaient les mêmes sentiments qui enflammaient les cœurs des généraux. La victoire était douteuse, mais certains le travail et le sang que le triomphe coûterait au vainqueur comme au vaincu. On connaissait parfaitement l’ennemi qu’on avait devant soi, et l'in-

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