‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 140 sur 219 · MV HE TROISIEME · texte numérisé non relu

MV HE TROISIEME

quiétude, que l'on combattait en vain, témoignait glorieusement de sa force

Enlin parait le terrible matin; mais un brouillard impénétrable, qui s’étend sur tout le champ de bataille, suspend l’attaque jusqu’à midi. A genoux devant le front de bataille, le roi fait sa prière ; toute l’armée, qui s'est jetée à genoux comme lui, entonne en même temps un touchant cantique, et la musique militaire accompagne le chant. Ensuite le roi monte à cheval, et, vêtu seulement d’un pourpoint de cuir et d’un habit de drap (une ancienne blessure ne lui permettait plus de porter la cuirasse), il parcourt les rangs pour enflammer le courage des troupes et leur inspirer une joyeuse confiance, que dément son propre cœur, plein de tristes pressentimenls. * Dieu avec nous! » était le mot des Suédois; « Jésus Marie! • celui des Impériaux, Vers onze heures, le brouillard commence à se dissiper, et l’on découvre l’ennemi. En même temps on voit en flammes la ville de Lützen, que le duc a fait incendier, pour n’ètre pas débordé de ce côté. Le signal retentit; la cavalerie s’élance contre l’en-, nemi, et l’infanterie marche vers les fossés.

Reçus par le feu terrible des mousquets et de la grosse artillerie placée derrière, ces braves bataillons poursuivent leur attaque avec un courage intrépide ; les mousquetaires ennemis abandonnent leur poste, les fossés sont franchis, la batterie même est emportée, et tournée aussitôt contre l’ennemi. Les Suédois avancent avec une force irrésistible; la première des cinq brigades de Friedland est terrassée; aussitôt après, la seconde; et déjà la troisième commence à tourner le dos : mais à ce moment le duc, avec une rapide présence d'esprit, s’oppose aux progrès de l’attaque. Il est là , aussi prompt que l’éclair , pour réparer le désordre de son infanterie, et sa parole puissante arrête les fuyards. Soutenues par trois régiments de cavalerie, les brigades déjà battues font de nouveau face à l’cn-

1. L'alinéa suivant commence ainsi dans la première édition : « Les ténèbres couvrent encore la plaine silencieuse, et le matin* qui tarde, donne à la crainte un affreux répit pour analyser toutes les terreurs de la tombe qui s.’ouvre devant elle, et |>our boire, pleine jusqu’aux bords, la coupe de l’épouvante. Le ciel pèse lourdement sur les deux armées en bataille; plus lourdement, l’attente sur le cœur de chacun. Knliu, parait, etc. »

nemi.et pénètrent avec vigueur dans ses rangs rompus. Une lutte meurtrière s’engage; l’ennemi est si près qu'on n'a point de place pour se servir des armes à feu, et la rage de l’attaque ne laisse pas le temps de les charger. On combat homme contre homme; le fusil inutile lait place à l’épée et à la pique, et l'art à la fureur. Les Suédois fatigués, accablés par le nombre, reculent enfin au delà des fossés, et la batterie, déjà emportée, est perdue par cette retraite. Déjà mille cadavres mutilés couvrent la plaine, et l'on n’a pas encore gagné un pouce de terrain.

Cependant l’aile droite des Suédois, commandée par le roi iui-inéine, avait attaqué l’ennemi. Dès le premier choc de leur pesante masse, les cuirassiers finlandais dispersèrent les légers escadrons polonais et croates qui étaient contigus à cette aile, et dont la déroute communiqua la peur et le désordre au reste de la cavalerie. Dans cet instant, on annonce au roi que son infanterie est repoussée au delà des fossés, et que son aile gauche, horriblement inquiétée par l’artillerie ennemie postée près des moulins à vent, commence également à plier. Avec une prompte résolution, il charge le général Horn de poursuivre l’aile gauche desimpériaux, déjà battue, et il s’élance lui-môme à latétedu régiment de Stenbock, pour réparer le désordre de sa propre aile gauche. Son noble coursier le porte, avec la rapidité de la flèche, par delà les fossés; mais le passage est plus difficile pour les escadrons qui le suivent, et un petit nombre de cavaliers, parmi lesquels on nomme François-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg, sont seuls assez lestes pour demeurer à ses côtés. Il pousse droit à la place où son infanterie est le plus dangereusement pressée , et, tandis qu’il jette ses regards autour de lui , pour découvrir dans l’armée impériale un endroit faible sur lequel il puisse diriger l’attaque, sa vue courte le conduit trop près de l’ennemi. Un caporal impérial observe que chacun lui fait place respectueusement sur son passage, et il commande sur-le-champ à un mousquetaire de le coucher en joue : « Tire sur celui-là, s'écrie-t-il, ce doit être un homme important. » Le soldat tire : le roi a le bras gauche fracassé. Dans ce moment ses escadrons arrivent au galop, et un cri confus : « Le roi saigne, le roi a reçu un coup de feu ! * répand parmi les arrivants l’horreur et l’épouvante. « Ce n’est rien, suivez-moi, » s’écrie le roi,

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