LIVRE TROISIÈME
en rassemblant toutes ses forces ; mais vaincu par la douleur et près de s’évanouir, il prie en français le duc de Lauenbourg de le tirer sans éclat de la presse. Tandis que le duc, prenant un long détour, pour dérober à l’infanterie découragée ce spectacle accablant, se dirige avec le roi vers l’aile droite, le blessé reçoit dans le dos un second coup, qui lui enlève le reste de ses forces. « J'en ai assez, frère, dit-il d une voix mourante; cherche seulement à sauver ta vie. » En même temps il tomba de cheval , et, percé encore de plusieurs coups, abandonné de toute son escorte, il expira entre les mains rapaces des Croates. Bientôt son cheval, baigné de sang, fuyant sans cavalier, découvrit à la cavalerie suédoise la chute du roi; et, furieuse, elle s’élance pour arracher à l’avidité de l’ennemi cette proie sacrée. Autour du cadavre s’allume un combat meurtrier, et le corps déliguré est enseveli sous un monceau de morts.
L’affreuse nouvelle parcourt en peu de temps toute l'armée suédoise; mais, au lieu d’anéantir le courage de ces bandes valeureuses, elle les enflamme au contraire d’une ardeur nouvelle , farouche , dévorante. La vie n’a plus de prix , depuis que la vie la plus sacrée est perdue, et la mort n’a plus de terreurs pour l’homme obscur, depuis qu’elle a frappé la tête couronnée. Avec la rage des lions, les régiments uplandais, smalandais, Gnnois, d’Ostgothie et de Westgothie , se précipitent, pour la second'1 fois, sur l’aile gauche des ennemis, qui n’oppose plus au général de Horn qu'une faible résistance , et qui maintenant est mise en pleine déroute. En même temps, l’armée orpheline de son roi trouve dans le duc Bernard de Weimar un général digne d’elle, et le génie de Gustave- Adolphe conduit encore ses escadrons victorieux. L’aile gauche a bientôt reformé ses rangs, et attaque vigoureusement la droite des Impériaux. L’artillerie des moulins . qui avait vomi sur les Suédois gn feu si meurtrier, tombe en son pouvoir, et ces tonnerres sont maintenant dirigés contre les ennemis. De son côté, le centre de l'infanterie suédoise , sous la conduite de Bernard et de Kniphaifsen, marche de nouveau sur les fossés, qu’elle franchit heureusement, et, pour la seconde fois, s'empare de la batterie de sept canons. Alors l’attaque recommence avec un redoublement de fureur, contre les pesants bataillons du centre
£70 HISTOIRE DE I,A GUERRE DE TRENTE AXS. de l’ennemi; leur résistance faiblit de plus en plus, et le hasard même conspire avec la valeur suédoise pour achever leur défaite. Le feu prend aux caissons de poudre de l’armée impériale, et l^in voit voler dans l'air, avec un fracas horrible, les bombes et les grenades entassées. L’ennemi épouvanté se croit attaqué par derrière, tandis que les brigades suédoises le pressent par devant. Le courage l’abandonne. 11 voit son aile gauche battue, son aile droite sur le point de succomber, son artillerie dans les main3 des Suédois. La bataille approche du terme décisif; le sort de la journée ne dépend plus que d’un instant : soudain Pappenheim parait sur le champ du combat avec ses cuirassiers et ses dragons; tous les avantages remportes sont perdus, et une bataille toute nouvelle commence.
L'ordre qui rappelait ce général à Lützen l’avait atteint à Halle, au moment où ses troupes achevaient de piller cette ville. Il était impossible de rassembler l’infanterie dispersée, avec la célérité que demandaient cet ordre pressant et l'impatience de Pappenheim. Sans attendre ses fantassins, il fit monter à cheval huit régiments de cavalerie, et, à leur tête, il courut sur Lützen à bride abattue, pour prendre part à la fête de la bataille. Il arriva juste à temps pour voir de ses yeux la fuite de l’aile gauche, que Gustave Horn mettait en déroute, et pour s’y trouver lui-même d'abord enveloppé. Mais, avec une soudaine présence d’esprit , il rallie les fuyards et les ramène à l’ennemi. Emporté par son bouillant courage, et plein d’impatience d’en venir aux mains avec le roi lui-même, qu’il suppose à la tête de cette aile, il se jette avec fureur sur les escadrons suédois, qui, fatigués par la victoire, et trop faibles en nombre, succombent sous ce flot d’ennemis, après la plus courageuse résistance. L’apparition de Pappenheim, qu’on n’osait plus espérer, ranime aussi le courage expirant de l’infanterie impériale, et le duc de Friedland saisit promptement l'instant favorable pour former de nouveau sa ligne. Les bataillons suédois, en masses serrées, sont rejetés au delà des fossés, après une lutte meurtrière, et les canons, deux fois perdus, sont arrachés de leurs mains une seconde fois. Le régiment jaune, comme le plus brave de Ions ceux qui donnèrent dans cette sanglante journée des preuves de leur courage héroïque, était couché | ar terre tout