LIVRE TROISIEME
pereur, el même alors, en s’emparant du champ de bataille, il eût pu sauver l’artillerie du due et prendre celle des Suédois ; mais ce corps n’avait point d’ordres pour déterminer sa conduite, et, trop incertain sur l’issue de la bataille , il prit le chemin de Leipzig, où il espérait trouver le gros de l’armée.
Le duc de Friedland avait dirigé sa retraite de ce côté, et, le lendemain matin, les restes dispersés de ses troupes le suivirent sans artillerie, sans drapeaux, et presque sans armes. 11 parait que le duc Bernard fit reposer l'armée suédoise des fatigues de cette sanglante journée, entre Lützen et Weissenfels, assez près du champ de bataille pour empêcher promptement toute tentative que pourrait faire l’ennemi pour s'en emparer. Plus de neuf mille hommes des deux armées étaient restés sur la place ; le nombre des blessés fut beaucoup plus considérable encore; et, surtout parmi les Impériaux, à peine se trouva-t-il un seul homme qui revînt sain et sauf du combat. Toute la plaine, depuis Lützen jusqu’au canal, était jonchée de blessés, de mourants et de morts. Des deux côtés beaucoup de personnages de la première noblesse avaient succombé; l’abbé de Fulde luirnême, qui s’était mêlé, comme spectateur, à la bataille, paya de sa vie sa curiosité et son zèle religieux intempestif. L'histoire ne parle pas de prisonniers ; nouvelle preuve delà fureur des deux partis, qui n’accordaient ou ne demandaient aucun quartier.
Dès le lendemain, Pappenheim mourut de ses blessures à Leipzig : perte irréparable pour l’armée impériale, que cet excellent soldat avait si souvent conduite à la victoire. La bataille de Prague, où il assistait, ainsi que Wallenstein, comme colonel, ouvrit sa carrière de gloire. Dangereusement blessé, il écrasa, avec peu de monde, par l’impétuosité de son courage, un régiment ennemi, et resta couché bien des heures sur le champ de bataille, confondu avec les morts et pressé par le poids de son cheval, jusqu’à ce qu’il fût découvert par les siens, venus pour le pillage. Avec un petit nombre de troupes, il vainquit dans trois batailles les rebelles delà haute Autriche, au nombre de quarante mille. Dans la journée de Leipzig, il retarda longtemps par sa bravoure la défaite de Tilly, et il lit triompher les armes de l'empereur sur l'Klbe et le Wéser. L'ardeur effrénée de son courage, que n’etTrayaif pas le danger le plus évident, et que l'impos-
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274 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. sible pouvait à peine dompter, faisait de lui le bras le plus terrible du général, mais le rendait impropre à commander en chef une armée : s'il faut en croire l'assertion de Tilly, la bataille de Leipzig fut perdue par sa fougue impétueuse. Lui aussi baigna ses mains dans le sang, au sac de Magdebourg. Son esprit, que les études précoces de sa jeunesse et de nombreux voyages avaient développé de la manière la plus brillante, était devenu farouche au milieu des armes. On remarquait sur son front deux traces rouges, en forme d épées, dont la nature 1 avait marqué dès sa naissance. Dans un âge avancé, ces traces paraissaient encore, toutes les fois qu’une passion mettait son sang en mouvement, et la superstition se persuada aisément que la vocation future de l'homme avait déjà été empreinte sur le front de l'enfant. lin pareil serviteur avait les droits les plus fondés à la reconnaissance des deux lignes de la maison d Autriche, mais il ne vécut pas assez pour en recevoir la plus éclatante marque. Le courrier qui lui apportait de Madrid la Toison d or, était en chemin, quand la mort l'enleva à Leipzig.
Quoique l’on chantât le Te Deum dans toutes les provinces d'Autriche et d'Espagne pour la victoire qu’on avait remportée, Wallenstein lui-même confessa ouvertement et hautement sa défaite par la précipitation avec laquelle il évacua Leipzig et bientôt après toute la Saxe , et renonça à ses quartiers d'hiver dans ce pays. A la vérité, il lit encore une faible tentative pour dérober, comme au vol, l'honneur de la victoire, et envoya le lendemain ses Croates voltiger autour du champ de bataille; mais la vue de l’armée suédoise, qui était là en ordre de bataille, dissipa en un moment ces troupes légères, et le duc Bernard, en occupant le théâtre de l’action et bientôt après la ville de Leipzig, prit possession incontestable de tous les droits du vainqueur.
Victoire chèrement achetée! lugubre triomphe! Ce n'est qu’à ce moment, quand la fureur du combat est refroidie, qu’on sent toute la grandeur de la perte qu’on a faite , et les cris de joie des vainqueurs expirent dans un muet et sombre désespoir. Lui. qui les avait menés à la bataille, il n est pas revenu avec eux. 11 est là, enseveli au milieu de sa victoire, confondu dans la foule des morts vulgaires. Après une recherche longtemps inutile,