‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 144 sur 219 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

on découvre enfin le cadavre royal, non loin de la grande pierre, déjà remarquée, un siècle auparavant , entre le canal et Liitzen , mais qui, depuis la mémorable catastrophe de ce jour, s’appelle la pierre suédoise. Défiguré par le sang et les blessures, jusqu’à être méconnaissable, foulé par les pieds des chevaux, dépouillé de ses ornements et de ses habits par la main des pillards , il est tiré d’un monceau de morts, porté à Weissenfels, et là, livré aux gémissements de ses troupes, aux derniers embrassements de son épouse. La vengeance avait réclamé le premier tribut, et le sang avait dû couler comme sacrifice expiatoire pour le monarque: maintenant l'amour entre dans ses droits, et de tendres pleurs coulent pour l’homme. La douleur générale absorbe toutes les souffrances particulières. Encore étourdis du coup qui les accable, les généraux, dans une morne stupeur, entourent son cercueil, et aucun d'eux n’ose mesurer toute l'étendue de cette perte

L’historien Khevenhiller nous rapporte qu’à la vue du pourpoint sanglant qu’on avait enlevé au roi dans la bataille , et envoyé à Vienne, l’empereur montra une émotion bienséante, qui vraisemblablement partait du cœur. « J’aurais volontiers souhaité, s’écria-t-il, une plus longue vie à cet infortuné et un heureux retour dans son royaume, pourvu que la paix eût régné en Allemagne! » Mais lorsqu’un écrivain catholique, plus moderne, d'un mérite reconnu, trouve digne des plus grands éloges ce témoignage d’un reste d’humanité, que la seule bienséance réclame, que le simple amour-propre arrache même au cœur le plus insensible, et dont le contraire ne peut devenir possible que dans l’âme la plus barbare; lorsqu’il met cette conduite en parallèle avec la grandeur d'âme d’Alexandre envers la mémoire de Darius, il éveille chez nous une bien faible confiance dans les autres mérites de son héros , ou , ce qui serait pire encore, dans l’idéal qu’il se fait lui-même de la dignité morale. Mais l’éloge, le simple regret qu’on prête à Ferdinand, est. déjà beaucoup dans la bouche de celui qu’on se trouve forcé de défendre contre le soupçon de régicide!

1. Dans la preruièie édition : « N’ose mesurer l'étendue des ravages que la foudre, en tombant, a faits sur son chemin. »

On ne pouvait guère s’attendre à ce que le vif penchant des hommes pour l'extraordinaire laissât au cours commun de la nature la gloire d’avoir mis fin à l’importante existence d’un Gustave-Adolphe. La mort de ce redoutable adversaire était pour l’empereur un événement trop considérable pour ne pas éveiller dans un parti hostile la pensée qui se présentait si facilement, que ce qui lui profitait avait été suscité par lui. Mais, pour l'exécution de ce noir attentat, l’empereur avait besoin d'un bras étranger, et l'on croyait aussi l’avoir trouvé dans la personne de Krançois-Albert , duc de Saxe-Lauenbourg. Son rang lui permettait un accès libre et non suspect auprès du monarque , et ce même rang honorable servait à le mettre audessus du soupçon d’une action infâme. Il resterait donc simplement à prouver que ce prince était capable d’une pareille abomination, et qu’il avait des motifs suffisants pour l’exécuter en effet.

François-Albert, le plus jeune des quatre fils de François II, duc de Lauenbourg, et, par sa mère, parent de la famille royale des Wasa, avait trouvé, dans ses jeunes années, un accueil amical à la cour suédoise. Une malhonnêteté qu’il se permit dans l’appartement de la reine mère envers Gustave-Adolphe fut, dit-on, punie par cet ardent jeune homme d’un soufflet, qui, regretté, il est vrai, dans l’instant même, et expié par la plus complète satisfaction, déposa dans l’âme vindicative du duc le germe d’une implacable inimitié. François-Albert passa dans la suite au service impérial , où il eut un régiment à commander, forma la plus étroite liaison avec le duc de Friedland , et se laissa employer pour une négociation secrète avec la cour de Saxe, qui faisait peu d'honneur à son rang. Sans pouvoir expliquer sa conduite par un motif solide, il abandonne à l’improviste les drapeaux de l'Autriche, et paraît à Nuremberg, dans le camp du roi , pour lui offrir ses services comme volontaire. Par son zèle pour la cause protestante, par des manières prévenantes et flatteuses, il gagne le cœur de Gustave, qui, malgré les avis d’Oxenstiern, prodigue sa faveur et son amitié à ce nouveau vepu suspect. Bientôt après se livre la bataille de Lützen, dans laquelle François-Albert demeure sans cesse aux côtés du roi comme un mauvais génie, et ne le quitte qu’après

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