‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 145 sur 219 · VRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

VRE TROISIÈME

qu’il est tombé. Au milieu des balles ennemies, il reste sain et sauf, parce qu’il porte autour du corps une écharpe verte , couleur des Impériaux. Il est le premier qui annonce au duc de Friedland, son ami, la mort du roi. Aussitôt après cette bataille, il passe du service suédois à celui de Saxe, et, au moment du meurtre de Wallenstein, arrêté comme complice de ce général, il n’échappe au glaive du bourreau qu’en abjurant sa croyance. Enfin il parait de nouveau comme chef d’une armée impériale en Silésie, et meurt de ses blessures devant Schweidnitz. 11 faut réellement se faire quelque violence pour défendre l’innocence d'un homme qui a parcouru une pareille carrière; mais, si clairement que ressorte des raisons alléguées la possibilité physique et morale d’un si abominable attentat, ces raisons cependant , on le voit au premier coup d’œil , ne permettent pas de conclure, d’une manière légitime, que le crime ait été réellement commis. On sait que Gustave-Adolphe s’exposait au danger comme le dernier soldat de son armée, et où des milliers d’hommes périssaient, il pouvait aussi trouver sa lin. Comment l’a-t-il trouvée ? c’est ce qui reste enseveli dans une impénétrable obscurité; mais ici, plus que partout ailleurs, doit prévaloir cette maxime, que là où le cours naturel des choses suffit à expliquer l’événement, il ne faut pas dégrader par une inculpation morale la dignité de la nature humaine.

Mais, sous quelque main que Gustave-Adolphe soit tombé, cet événement extraordinaire doit nous apparaître comme une dispensation de la grande Nature. L’histoire, si souvent bornée à la tâche ingrate de développer le jeu uniforme des passions humaines , se voit de temps en temps dédommagée par un de ces événements inattendus, qui, comme un coup hardi sortant de la nue, tombent soudain sur les rouages, les mouvements calculés , des entreprises humaines , et font remonter les esprits méditatifs à un ordre de choses supérieur1. C’est ainsi que nous

1. Ici Schiller a supprimé le morceau suivant, qui se trouve clans la première édition : « C’est avec peine que l'homme se voit interrompu, dans le jeu borné de sa machine politique, par l’impétueuse intervention de cette haute puissance, qui, sans nul accord avec lui, sans ménagement pour la pauvre création humaine, poursuit, avec une liberté hardie, ses propres fins, et souvent, dans sa marche gigantesque, dévaste inexorablement la plantation laborieuse de tout un âge d'hommes. Mais, pendant que nos sens surpris succombent sous la

saisit la soudaine disparition de Gustave-Adolphe de la scène du monde, laquelle arrête subitement tout le jeu de la machine politique et rend vains tous les calculs de la sagesse humaine. Hier encore, l’esprit vivifiant, le grand et unique moteur de sa création ; aujourd’hui, arrêté dans son vol d'aigle, impitoyablement précipité, arraché à un monde de projets, violemment rappelé du champ où mûrissait son espérance, il laisse derrière lui sans consolation son parti orphelin , et l'orgueilleux édifice de sa fragile grandeur tombe en ruines. Le monde protestant se détache, avec peine, de l'espoir qu'il fondait sur ce chef invincible, et craint d’ensevelir avec lui tout son bonheur passé. Mais ce n'était plus le bienfaiteur de l’Allemagne qui tombait à Lutzen. Gustave-Adolphe avait terminé la bienfaisante moitié de sa carrière, et le plus grand service qu'il pût fendre encore à la liberté de l'empire allemand.... c’était de mourir. La puissance d’un seul, qui absorbait tout, se brise, et plusieurs essayent leurs forces; l'appui équivoque d'un protecteur trop puissant fait place à la défense personnelle, plus glorieuse, des membres de l'Empire; et, naguère simples instruments de sa grandeur à lui, ils commencent aujourd'hui seulement à travailler pour eux-mêmes. Ils vont chercher maintenant dans leur propre courage les moyens de salut , qu'on ne reçoit pas sans danger de la main du plus fort, et la puissance suédoise, hors d'état désormais de devenir oppressive, rentre dans les modestes limites d'une simple alliée.

L’ambition du monarque suédois aspirait incontestablement en Allemagne à une autorité incompatible avec la liberté des états, et k une possession fixe dans le centre de l’Empire. Son but était le trûne impérial , et cette dignité , soutenue de sa puissance, et qu’il eût fait valoir avec sa rare activité, donnait lieu, dans sa main à lui , à un bien plus grand abus, que celui qu’on avait à craindre de la maison d’Autriche. Né sur un sol étranger, élevé dans les maximes du pouvoir absolu, et, par son pieux fanatisme, ennemi déclaré des catholiques, il n'était

puissance d'un accident i ce poipt imprévu, la raison s’élève, semant sa dignité, jusqu’aux sources surnaturelles d’où il sort, et voit paraître, devant son regard qui s'étend, tout un autre système de lots, dans lequel se perd la mesquine appréciation des choses. •

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