‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 15 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

vit qu’à réserver pour ses petits-fils la guerre, qui n’affligea pas ses derniers regards. La fortune ne fut pas beaucoup plus favorable à son fils Maximilien, que la contrainte des circonstances et sa vie trop courte empêchèrent seules peut-être d'élever la nouvelle religion sur le trône impérial. La nécessité avait appris au père à ménager les protestants; la nécessité et la justice dictèrent au fils la même conduite. Il en coûta cher au petit-fils de n'avoir ni écouté la justice ni cédé à la nécessité.

Maximilien laissa six enfants mâles ; l’alné, l’archiduc Rodolphe , hérita seul de ses Etats . et monta sur le trône impérial; ses frères ne reçurent que de faibles apanages. Une ligne collatérale , continuée par leur oncle , Charles de Styrie , possédait quelques annexes de territoires, qui furent réunies à la succession , dès le règne de Ferdinand II , son fils. Ainsi, ces pays exceptés , la vaste puissance de la maison d'Autriche se trouvait maintenant réunie tout entière dans une seule main ; mais malheureusement cette main était faible.

Rodolphe II n’était pas sans vertus, qui certainement lui auraient gagné l’amour des hommes si son lot eût été la condition privée. Son caractère était doux ; il aimait la paix ; il cultivait les sciences, surtout l’astronomie, rhistoire naturelle, la chimie et l’étude des antiquités , avec une ardeur passionnée, mais qui lui fit négliger les affaires publiques, quand la situation inquiétante de l’État réclamait la plus sérieuse attention , et qui l’éntralna dans des prodigalités funestes, alors que ses finances épuisées rendaient nécessaire la pius rigoureuse économie. Son goût pour l’astronomie s’égara en rêveries astrologiques, auxquelles s’abandonne si aisément un esprit craintif et mélancolique , comme était le sien. Ce caractère et une jeunesse passée en Espagne ouvrirent son oreille aux inspirations de cette cour et aux mauvais conseils des jésuites , qui finirent par le gouverner absolument. Entraîné par des fantaisies d’amateur si peu dignes de son haut rang, effrayé par des prédictions ridicules, il se déroba , selon la coutume espagnole, aux yeux de ses sujets , pour s’enfouir au milieu de ses antiquités et de ses pierres gemmes, et s’enfermer dans son laboratoire ou dans ses écuries , tandis que la discorde la plus menaçante

dénouait tous les liens du corps germanique , et que la flamme de la révolte commençait déjà à battre les marches de son trône. L’approche de sa personne était interdite à tous, sans exception1 2 3. Il laissait en suspens les plus pressantes affaires. La perspective de la riche succession d'Espagne s'évanouit parce qu’il ne sut se résoudre à épouser l'infante Isabelle. L'Empire était menacé de la plus épouvantable anarchie , parce que son chef, quoique sans héritier , ne pouvait se déterminer à faire élire * un roi des Romains. Les états d'Autriche lui refusèrent l’obéissance; la Hongrie et la Transylvanie se détachèrent de sa souve-' raineté , et la Bohème ne tarda pas à suivre leur exemple. Les successeurs de ce Charles-Quint si redouté, couraient le danger* d'être dépouillés d’une partie de leurs possessions par les Turcs, d'une autre par les protestants, ef de succomber, sans espoir de salut, sojs une ligue puissante de princes, qu’un grand monarque formait contre eux en Europe. Dans l'intérieur de l’Allemagne, il arriva ce qu’on avait toujours vu arriver quand le trône était vacant ou que l’empereur manquait des qualités impériales. Les membres de l'Empire, lésés ou abandonnés par leur chef suprême , cherchent leur secours en eux-mêmes , et il faut que des alliances suppléent à l'autorité qu’ils ne trouvent pas dans l’empereur. L'Allemagne se partage en deux unions , qui s’observent mutuellement les armes à la main. Rodolphe, adversaire méprisé de l’une, protecteur impuissant de l'autre, reste oisif et inutile entre elles , également incapable de disperser ses ennemis et de dominer ses partisans. Que pouvait attendre en effet l'empire germanique d’un prince qui n’était pas même capable de défendre contre un ennemi intérieur ses Etats héréditaires ? Pour prévenir la ruine complète de la maison d'Autriche, sa propre famille se réunit contre lui, et une faction puissante se jette dans les bras de son frère. C.hnssé de tous ses domaines, il n’a plus à perdre que la couronne impériale, et la mort vient à propos lui sauver cette dernière ignominie.

1. La première édition ajoute . • Il fallait se déguiser en valet d'écurie pour avoir accès auprès <lc lui. »

2. Les mots « faire élire » se lisent déjà dans l'rrrata de la première édition. Le texte primitif était : « A nommer. »

3. La première édition ajoute : • Qui était loin d’ûtre chimérique. »

Page 1