LIVRE PREMIER
Ce fut le mauvais génie de l'Allemagne qui lui donna pour chef un Rodolphe, à celte époque difficile, où une souple prudence et un bras puissant pouvaient seuls conserver la paix de l’Empire. En un temps plus tranquille, la confédération germanique se serait elle-méinc tirée d’affaire, et Rodolphe, comme tant d’autres de son rang, aurait caché sa faiblesse dans une obscurité mystérieuse. lai besoin pressant des vertus qui lui manquaient fit paraître au grand jour son incapacité. La situation de l'Allemagne demandait un empereur qui pût donner par ses propres forces du poids à ses résolutions, et les Etats héréditaires de Rodolphe, quelque considérables qu’ils fussent, se trouvaient dans une situation qui plaçait leur souverain dans un extrême embarras.
Les princes autrichiens étaient, à la vérité, catholiques, et de * plus les soutiens de la papauté; mais il s'en fallait beaucoup que leurs Etats fussent catholiques comme eux. Les nouvelles opinions y avaient aussi pénétré ; favorisées par les embarras de Ferdinand et la bonté de Maximilien, elles s’y étaient répandues avec un rapide succès. Les domaines autrichiens présentaient en petit le même spectacle que l'Allemagne en grand. La plupart des seigneurs et des chevaliers étaient évangéliques, et dans les villes les protestants avaient acquis une grande prépondérance. Lorsqu’ils eurent réussi à faire siéger dans les états des provinces quelques-uns des leurs, peu à peu les protestants occupèrent, l’une après l’autre, les charges provinciales, remplirent les conseils et supplantèrent les catholiques. Contre l’ordre nombreux des seigneurs et des chevaliers et 1rs députés des villes, que pouvait faire la voix de quelques prélats, que des railleries grossières et un mépris insultant finirent même par chasser entièrement de la diète ? L'assemblée des états d'Autriche devint ainsi insensiblement toute protestante, et dès lors la réforme fit des pas rapides vers une existence publique. Le prince dépendait des états, parce que c’étaient eux qui refusaient ou consentaient les impôts. Ils profitèrent de la gène financière de Ferdinand et de son fils, pour .arracher à ces princes une liberté religieuse après l’autre. Enfin Maximilien accorda à l’ordre des seigneurs et des chevaliers le libre exercice de leur culte, mais seulement sur leur propre territoire et dans leurs chà-
toaux Le zèle indiscret des prédicateurs évangéliques franchit ces bornes fixées par la sagesse. Au mépris de la défense formelle, plusieurs se firent entendre publiquement dans les villes de province et même à Vienne, et le peuple courait en foule à ce nouvel évangile, dont le meilleur assaisonnement étaient les allusions et les invectives’. Ce fut pour le fanatisme un aliment toujours nouveau, et l’aiguillon de ce zèle impur envenima la haine des deux Églises, si voisines l’une de l’autre*.
Parmi les États héréditaires de l’Autriche, il n’en était pas de moins sûrs et de plus difficiles à défendre que la Hongrie et la Transylvanie. L’impossibilité de protéger ces deux pays contre la puissance voisine et supérieure des Turcs , avait déjà amené Ferdinand à la détermination humiliante de reconnaître, par
1. Schiller a supprime ici le passage suivant, qu'on lit dans la première édition : « Accorder la même liberté dans les villes et les bourgs, c’eût été la même chose que de supprimer entièrement la religion catholique. D’ailleurs . cet empereur avait les mains trop liées par l'Espagne et par Rome, pour se permettre un pas si décisif en faveur des évangéliques. En soutenant son autorité souveraine contre les communes, en les isolant de la noblesse, en mainte nant la religion catholique dans les villes et les bourgs, il croyait avoir assez fait pour s'opposer aux progrès de l’autre croyance. ®
2. Ici l’auteur a retranché encore une phrase et modifié le commencement de celle qui termine l’alinéa : « Les seigneurs et les chevaliers ouvrirent leurs églises au peuple qui aflluait de tous côtés, et n’eurent point égard à la défense de Maximilien, qui avait restreint à eux et aux leurs la liberté de religion. Ces prédications polémiques étaient pour le fanatisme un aliment toujours nouveau, et l’aiguillon de ce zèle, etc. »
3. Après ces mots, la première édition a de plus le long, morceau que voici : « Au mil. eu de ces abus mourut Maximilien, et il laissa à son successeur au trône les pays autrichiens ainsi divisés entre eux- mêmes. La religion évangélique, bien qu’opprimée par les lois, était en réalité la dominante, parce qu’elle régnait dans les états provinciaux, qui prescrivaient des lois au souverain. Elle était en voie de s’étendre de plus en plus, et, soutenue par les protestants dans le reste de l’Allemagne, de supplanter entièrement à la fin la religion catholique : or, celle-ci entraînait dans sa ruine toute la maison d’Autriche. Rodolphe s’opposa à ce danger menaçant, et travailla par la ruse aussi bien que par la force à une contre réformation. Les églises dont les protestants avaient pris possession de leur autorité privée, furent fermées; la liberté de religion de la noblesse, là où l’on en avait abusé, fut restreinte; les évangéliques furent insensiblement éloignés des emplois provinciaux, et des catholiques mis à leur place. Alors aussi les prélats eurent le courage de reparaître dans les états, et la prépondérance revint aux catholiques. Mais, en même temps, on vit renaître chez les évangéliques la méfiance et la crainte d’autrefois, et, supposant qu’on voulait leur mine totale, ils ranimèrent toute leur vigilance, et commencèrent à regarder de loin s’ils ne pourraient pas trouver de secours au dehors. Tous les éléments d’une dangereuse révolte étaient amassés daus l’intérieur du pays, n’attendant qu’une étincelle pour s’enflammer. »