LIVRE QUATRIÈME
violemment, en sacrifiant avec une vraie barbarie les soldats dans les campagnes d’hiver, les marches, les assauts et les batailles rangées , et c’était la maxime de Gustave-Adolphe de ne jamais renoncer à une victoire, tant qu’il ne lui en coûtait que des hommes. Le soldat ne pouvait longtemps ignorer son importance, et il demandait à bon droit sa part d’un gain obtenu au prix de son sang. Mais, le plus souvent, on pouvait à peine lui payer la solde qui lui était due, et l’avidité des chefs ou les besoins de l’État absorbaient d’ordinaire la meilleure part des sommes extorquées et des possessions acquises. Pour toutes les peines qu’il endurait, il ne lui restait rien que la perspective incertaine du pillage ou de l'avancement, et nécessair. ment, à l’un et l’autre égard, il ne se voyait que trop souvent abusé. Tant que Gustave-Adolphe vécut, la crainte et l’espérance étouffèrent, il est vrai, toute explosion de mécontentement ; mais, après sa mort, l’impatience générale éclata, et le soldat saisit justement le moment le plus dangereux pour se souvenir de son importance. Deux officiers, Pfuhl et Mitschefal, déjà signalés du vivant de Gustave comme deux tètes turbulentes, donnent, dans le camp du Danube, un exemple qui trouve en peu de jours des imitateurs dans presque tous les officiers de l’armée. On s’engage mutuellement et l’on se donne parole, la main dans la main, de n’obéir à aucun ordre jusqu’à ce que la solde, arriérée depuis des mois et des années , soit acquittée, et qu’on ait accordé en outre à chacun, en argent ou en biens-fonds, une récompense proportionnée aux services. On les entendait dire : « Des sommes énormes sont extorquées chaque jour comme contributions de guerre, et tout cet argent va se perdre dans un petit nombre de mains. On nous pousse en avant sur la neige et la glace, et jamais la moindre reconnaissance pour ces travaux infinis ! On crie à Heilbronn contre la pétulance des troupes; mais personne ne songe à leurs services. Les écrivains font retentir le monde du bruit des conquêtes et des victoires, et cependant ce n'est que uar la main des soldats qu’on a remporté tous ces triomphes. » La foule des mécontents augmente chaque jour, et déjà, par des lettres qui heureusement sont interceptées, ils cherchent à soulever aussi les armées sur le Rhin et dans la Saxe. Ni les représentations de Bernard de Weimar, ni les dures
296 HISTOIRE HE LA GUERRE DE TRENTE ANS. réprimandes de son collègue plus sévère, ne furent capables d’étouffer cette fermentation, et la violence du dernier ne fit qu’accroître l’insolence des rebelles. Us insistèrent pour qu'on assignât à chaque régiment certaines villes sur lesquelles on lèverait la solde arriérée. Un délai de quatre semaines était accordé au chancelier suédois pour trouver le moyen de satisfaire à ces demandes : « En cas de refus, déclarèrent-ils, ils se payeraient eux-mêmes, et ne tireraient plus, à l’avenir, l'épée pour la Suède. »
Celte violente sommation, faite en un temps où la caisse militaire était vide et le crédit tombé, dut plonger le chancelier dans la plus grande perplexité; et il fallait trouver un prompt remède, avant que le même vertige gagnât les autres troupes, et qu'on se vit abandonné tout d'un coup par toutes les armées au milieu des ennemis. Parmi tous les généraux suédois, un seul avait assez de crédit et de considération auprès des soldats pour apaiser cette querelle. Leduc Bernard était le favori de l’armée, et sa prudente modération lui avait gagné la confiance des gens de guerre, comme son expérience militaire leur haute admiration. Ce fut lui qui entreprit alors de calmer les troupes mécontentes; mais, connaissant son importance, il saisit le moment favorable pour songer d’abord à lui-même et arracher à l'embarras du chancelier suédois l’accomplissement de ses propres souhaits.
Gustave-Adolphe lui avait déjà fait espérer un duché de Franconie, qui serait formé des deux évêchés de Bamberg et de Würtzbourg : le duc Bernard insistait maintenant sur l'exécution de cette promesse. Il demanda en même temps le commandement en chef pendant la guerre, avec le titre de généralissime suédois. Cet abus que faisait le duc du besoin qu’on avait de lui irrita si fort Oxenstiern, que, dans sa première indignation, il lui signifia qu’il cessait d'être au service de la Suède. Mais bientôt il se ravisa, et, plutôt que de sacrifier un général si important, il résolut de l’enchaîner à tout prix à la cause suédoise. Il lui remit en conséquence les évêchés de Franconie, à titre de fiefs de la couronne de Suède, à la réserve toutefois des deux forteresses de Wurlzbourg et de Kœnigshofen, qui devaient rester occupées par les Suédois ; il s'engagea de