LIVRE QUATRIÈME
rendre indépendant de la bonne volonté de Wallenstein. Cependant on s’était désisté même de ce droit dans le traité qu'on avait conclu avec lui, et la propre signature de l'empereur le protégeait contre toute tentative faite pour placer un autre général à ses côtés ou pour exercer une influence directe sur ses troupes. Comme on ne pouvait ni observer ni anéantir ce pernicieux traité, il fallut recourir à un artifice. Friedland était généralissime de l’empereur en Allemagne , mais son pouvoir ne s’étendait pas plus loin, et il ne pouvait s’arroger aucune autorité sur une armée étrangère. On fait donc lever à Milan une armée espagnole, et on la fait combattre en Allemagne sous un général espagnol. Ainsi Wallenstein n’est [dus l'homme indispensable, parce qu’il a cessé d’être unique, et l’on a, au besoin, un appui contre lui-môme.
Le duc sentit promptement et profondément d’où partait ce coup et à quoi il tendait. En vain il protesta auprès du cardinal infant contre cette innovation, qui violait le traité : l’armée italienne entra en Allemagne, et l’on obligea Wallenstein d’envoyer le général Altringer pour la renforcer. A la vérité, il sut lui lier si bien les mains par de sévères instructions, que l’armée italienne recueillit peu de gloire en Alsace et en Souabe; mais cet acte d’autorité de la cour l’avait arraché à sa sécurité et lui avait fait [(ressentir l’approche du danger. Pour ne pas perdre une seconde fois le commandement et avec lui le fruit de tous ses efforts, il fallait qu’il se hâtât d’accomplir son dessein. Par l’éloignement des officiers suspects et par sa libéralité envers les autres, il se croyait assuré de la fidélité de ses troupes. Il avait sacrifié toutes les autres classes de l’État, tous les devoirs de la justice et de l'humanité, à l’avantage de l’armée : aussi comptait-il sur sa reconnaissance. Sur le point de donner au monde un exemple inouï d'ingratitude envers l’auteur de sa fortune, il fondait toute sa grandeur sur la reconnaissance qu’on devait lui témoigner, à lui.
Les chefs des armées silésiennes n’avaient aucun plein pouvoir de leurs supérieurs pour conclure à eux seuls une affaire aussi grave que celle qui était proposée par Wallenstein, et ils n’osèrent pas même accorder pour plus de quinze jours l'armistice demandé. Avant de s’ouvrir aux Suédois et aux Saxons,
SCHILLER. — msr. II
le duc avait jugé prudent de s'assurer, dans son audacieuse entreprise, l’appui de la France. A cet effet, le comte de Kinsky, non sans de très-méfiantes précautions, entama avec Feuquières, plénipotentiaire français à Dresde, des négociations secrètes, qui eurent une issue entièrement conforme aux désirs du duc. Feuquières reçut de sa cour l’ordre de promettre tout l’appui de la France, et d'offrir à Wallenstein, s’il en avait besoin, une somme d’argent considérable.
Mais ce fut précisément cette attention excessive à se couvrir de tous côtés qui le conduisit il sa perte. Le plénipotentiaire français découvrit avec une grande surprise qu’un dessein qui, plus que tout autre, avait besoin du secret, avait été communiqué aux Suédois et aux Saxons. Le ministère de Saxe était comme on le savait généralement, dans les intérêts de l’empereur, et les conditions offertes aux Suédois restaient beaucoup trop au-dessous de leur attente pour pouvoir jamais obtenir leur assentiment. Feuquières trouvait donc inconcevable que le duc eût pu compter sérieusement sur l'appui des premiers et sur la discrétion des seconds. 11 confia ses doutes et ses inquiétudes au chancelier suédois, à qui les vues de Wallenstein inspiraient une tout aussi grande défiance et qui goûtait encore moins ses propositions. Quoique ce ne fût pas un secret pour lui que le duc avait déj \ entamé précédemment de pareilles négociations avec Gustave-Adolphe, il ne comprenait pas comment il serait possible à Wallenstein de porter toute l’armée à la défection et de réaliser ses immenses promesses. Un plan si excessif et une conduite si inconsidérée ne semblaient pas bien s'accorder avec le caractère taciturne et défiant de Friedland, et l’on était tenté de ne voir dans toute l’affaire qu’une ruse et* une tromperie, parce qu'il était plutôt permis de douter de sa loyauté que de sa prudence. Les soupçons d’Oxenstiern gagnèrent à la fin Arnheim lui-mème, qui, plein de confiance en la sincérité de Wallenstein, s’était rendu à Gelnhausen auprès du chancelier pour le déterminer à mettre à la disposition du duc ses meilleurs régiments. On commença craindre que toute la proposition ne fût qu’un piège habilement tendu pour désarmer les alliés et faire tomber l’élite de leurs forces dans les mains de i'empereur. Le caractère connu de Wallenstein ne démentait
LIVRE QUATRIEME, point ce ftcheux soupçon, et les contradictions dans lesquelles il s’embarrassa plus tard firent qu’enfin l'on ne sut plus du tout que penser de lui. Tandis qu’il s'efforçait d’attirer les Suédois dans son alliance, et leur demandait même leurs meilleures troupes, il déclarait à Arnheim qu'il fallait commencer par chasser les Suédois de l’Empire, et, tandis que les officiers saxons, se reposant sur l’armistice, s’étaient rendus chez lui en grand nombre , il fit une tentative, qui échoua, pour s’assurer de leurs personnes. Il rompit le premier l’armistice, qu’il renouvela néanmoins, non sans une grande peine, quelques mois après. Toute confiance en sa véracité s'évanouit, et enfin l’on ne crut voir dans toute sa conduite qu’un tissu de tromperies et de bas artifices pour affaiblir les alliés et se mettre lui-môme dans une situation avantageuse. Il y réussit en effet, car ses forces augmentèrent chaque jour, tandis que les alliés perdirent, par la désertion et le mauvais entretien , plus de la moitié de leurs troupes. Mais il ne fit pas de sa supériorité l’usage qu’on en attendait à Vienne. Lorsqu’on se croyait à la veille d’un événement décisif, il renouvelait tout à coup les négociations, et, quand l'armistice plongeait les alliés dans la sécurité, il se levait subitement pour renouveler les hostilités. Toutes ces contradictions découlaient du double projet, tout à fait inconciliable, de perdre à la fois l’empereur et les Suédois, et de conclure avec les Saxons une paix séparée.
Impatienté du mauvais succès des négociations, il résolut enfin de montrer sa force : aussi bien la détresse pressante de l’Empire et les progrès du mécontentement à la cour de Vienne ne permettaient pas de plus longs retards. Avant la dernière suspension d’armes, le général de llolk avait déjà fait de la Bohême une irruption dans la Misnie; il avait dévasté par le fer et le feu tout ce qui se trouvait sur son passage , chassé l’électeur dans ses forteresses et pris même la ville de Leipzig. Mais l’armistice de Silésie arrêta ses ravages , et les suites de ses déréglements le mirent au cercueil à Adorf. Après la rupture de l’armistice, Wallenstein fît un nouveau mouvement, comme s’il avait voulu tomber sur la Saxe par la Lusace, et il fit répandre le bruit que Piccolomini s’était déjà mis en marche dans cette direction. Aussitôt Arnheim abandonne son camp de Silé-
308 HISTOIRE DE LA ÛUERRE DE TRENTE ANS. sie, afin de poursuivre iPiccolomini et de courir à la défense de l’électorat. Mais son départ laissa à découvert les Suédois, qui étaient campés, en très-petit nombre, près de Steinau , sur l’Oder, sous le commandement du comte de Thurn. C’était justement ce que le duc avait désiré. Il laissa le général saxon prendre une avance de seize milles dans la Misnie, puis retourna lui-méme subitement sur l’Oder, où il surprit l’armée des Suédois dans la plus profonde sécurité. Leur cavalerie fut battue par le général Sehafgotsch, détaché en avant, et l’infanterie fut complètement cernée près de Steinau par l'armée du duc qui suivait. Il donna au comte de Thurn une demi-heure de réflexion pour se défendre avec deux mille cinq cents hommes contre plus de vingt mille, ou se rendre à discrétion. Dans de pareilles circonstances, il n’y avait pas à choisir. Toute l’armée se rend, et la plus complète victoire est remportée, sans qu’il en coûte une seule goutte de sang. Drapeaux, bagages, artillerie tombent dans les mains du vainqueur ; les officiers sont faits prisonniers, les soldats incorporés. Et maintenant, après quatorze ans de vie errante, après d’innombrables vicissitudes, l’auteur de la révolte de Bohème, le moteur primitif de toute cette funeste guerre, le fameux comte de Thurn, était enfin au pouvoir de ses ennemis. On attend à Vienne, avec une sanguinaire impatience, l'arrivée de ce grand criminel, et l’on goûte par avance l’horrible triomphe d’immoler à la justice sa principale victime ; mais gâter cette joie aux jésuites était un triomphe beaucoup plus doux, et Thurn obtint sa liberté. Heureusement pour lui, il en savait plus qu’on ne devait en apprendre à Vienne, et les ennemis de Wallenstein étaient aussi les siens. A Vienne, on aurait pardonné au duc une défaite ; on ne lui pardonna jamais cette espérance déçue. • Mais qu’aurais-je donc dû faire de ce furieux? écrit-il, avec une malicieuse moquerie, aux ministres qui lui demandaient compte de cette générosité déplacée. Plût au ciel que tous les généraux de nos ennemis fussent pareils à celui-là! Il nous rendra de bien meilleurs services à la tête des armées suédoises qu'en prison. »
La victoire de Steinau fut promptement suivie de la prise de Liegnitz, de Gross-Glogau , et même de Francfort-sur-TOder. Sehafgotsch, qui demeura en Silésie pour achever la soumission
LIVRE QUATRIÈME, de cette province, bloqua Brieget inquiéta Breslau inutilement, parce que cette ville libre veillait sur ses privilèges et quelle resta dévouée aux Suédois. Wallenstein détacha sur la Wartha les généraux Ulo et üœtz pour s'avancer jusque dans la Poméranie et vers les côtes de la Baltique, et ils s’emparèrent en effet de. Landsberg, la clef de la Poméranie. Tandis que l’électeur de Brandebourg et le duc de Poméranie tremblaient pour leurs États, Friedland pénétra lui-même, avec le reste de l'armée, dans la Lusace, où il prit d’assaut Gœrlitz et força Bautzen à capituler. Mais il ne s’agissait pour lui que d’effrayer l'électeur de Saxe, et non de poursuivre les avantages qu’il avait obtenus. L’épée ii la main, il continuait encore ses propositions de paix auprès du Brandebourg et de la Saxe, mais avec aussi peu de succès, parce que, par une suite de contradictions, il avait perdu tout droit à la confiance. Alors il eût tourné toutes ses forces contre la malheureuse Saxe, et il aurait enfin atteint son but par la force des armes, si des circonstances impérieuses ne l’avaient obligé de quitter ces contrées. Les victoires du duc Bernard sur le Danube, qui menaçaient l’Autriche même d’un danger prochain, l’appelaient de la manière la plus pressante en Bavière, et l’expulsion de la Silésie des Saxons et dès Suédois lui enlevait tout prétexte de résister plus longtemps aux ordres de l’empereur et de laisser sans secours l’électeur de Bavière. Il marcha donc, avec le gros de l’armée, sur le haut I’alalinat, et sa retraite délivra pour toqjours la haute Saxe de ce redoutable ennemi.
Aussi longtemps que la chose avait été possible, il avait différé la délivrance de la Bavière, et s'était joué, par les subterfuges les plus recherchés, des ordres de l’empereur. A la fin, cédant à des sollicitations réitérées, il avait envoyé, il est vrai, au secours d’Altringer, qui cherchait à protéger le Lcch et le Danube contre Horn et Bernard, quelques régiments de Bohême, mais à la condition expresse de se tenir constamment sur la défensive. Aussi souvent que l’empereur et l’électeur le suppliaient d’envoyer des secours, il les adressait à Altringer qui, selon les déclarations publiques du duc, avait reçu de lui des pouvoirs illimités; mais en secret il liait les mains à ce général par les plus sévères instructions et le menaçait de mort s’il outre-
passait ses ordres. Lorsque le duc Bernard se fut avancé jusqu’à Ratisbonne, et que l’empereur aussi bien que l’électeur renouvelèrent avec plus d’instance leurs demandes de secours, il fit mine de vouloir envoyer le général Galbas sur le Danube avec des forces considérables ; mais cela ne fut pas non plus exécuté, et ainsi Ratisbonne, Straubing, Chain, tombèrent, comme auparavant l’évôché d’Eichstædt, au pouvoir des Suédois. Enfin, comme il ne pouvait absolument plus éviter d’obéir aux ordres sérieux de la cour, il s’avança aussi lentement qu’il put jusqu’aux limites de la Bavière, où il investit la ville de Cham, conquise par les Suédois. Mais il n’eut pas plus tôt appris qu’on travaillait du côté de ces derniers à lui susciter une diversion en Bohème, par le moyen dès Saxons, qu’il profita de cette rumeur pour y retourner au plus vite et sans avoir absolument rien accompli. Il alléguait que tout le reste devait être subordonné à la défense et à la conservation des Etats héréditaires de l’empereur, et ainsi il resta, comme enchaîné, en Bohême, et garda ce royaume comme s’il eût été déjà sa propriété. L’empereur lui renouvela, d’un ton plus pressant encore, la sommation de marcher vers le Danube pour empêcher le dangereux établissement du duede Weimar sur les frontières de l’Autriche; mais Wallenstein mit fin à la campagne pour cette année, et fit prendre de nouveau à ses troupes leurs quartiers d’hiver dans le royaume épuisé.
Une arrogance si soutenue, ce mépris inouï de tous les ordres impériaux, une négligence si calculée du bien général, joints à une conduite si singulièrement équivoque envers l'ennemi, devaient enfin disposer l'empereur à croire les bruits fâcheux dont l’Allemagne entière était depuis longtemps remplie. W’allenstein avait su longtemps donner à ses coupables négociations avec l’ennemi l’apparence d’un dessein légitime, et persuader au monarque, toujours prévenu en sa faveur, que le but de ces secrètes conférences n’était autre que de donner la paix à l’Allemagne. Mais, si impénétrable qu’il crût être, cependant tout l’ensemble de sa conduite justifiait les accusations dont ses adversaires assiégeaient sans cesse l’oreille de l’empereur. Déjà, pour s’enquérir sur les lieux mêmes si elles étaient bien ou mal fondées, Ferdinand avait envoyé plusieurs fois des espions