LIVRE QUATRIÈME
dans le camp de Wallenstein; mais, comme le duc évitait de rien donner par écrit, ils ne rapportaient que de simples présomptions, Cependant les ministres eux-mêmes, ses anciens défenseurs à la cour , l’ayant vu grever leurs terres des mêmes charges que celles des autres et s’étant jetés dans le parti de ses ennemis; l'électeur de Bavière ayant fait ia menace de s’accommoder avec les Suédois, si l’on gardait plus longtemps ce général ; enfin l’ambassadeur d’Espagne insistant pour sa destitution et, en cas de refus, menaçant de retenir les subsides de sa couronne, l'empereur se vit, pour la seconde fois, dans la nécessité d'ôter à Wallenstein le commandement.
Les ordres directs et absolus de Ferdinand à l’armée instruisirent bientôt le duc que le traité fait avec lui était déjà regardé comme rompu et que sa destitution était inévitable. Un de ses lieutenants en Autriche, auquel il avait défendu, sous peine de la hache, d’obéir à la cour, reçut de l’empereur l’ordre direct de se joindre à l’électeur de Bavière; et à Wallenstein luimême fut adressée l’injonction formelle d'envoyer quelques régiments de renforts à la rencontre du cardinal infant, qui venait d'Italie avec une armée. Toutes ces mesures lui disaient que le plan était irrévocablement arrêté de le désarmer peu à peu, pour l’accabler tout d'un coup', quand il serait faible et sans défense.
Il lui fallut alors se hâter d’accomplir, pour sa sûreté personnelle, le plan qui n’était d’abord destiné qu’à son agrandissement. Il en avait dilléré l’exécution plus que ne conseillait la prudence, parce que les constellations favorables lui manquaient toujours, ou, comme il répondait d’ordinaire à l’impatience de ses amis, « parce que le temps n’était pas encore venu. » Il ne l’était pas encore, même à cette heure; mais la nécessité pressante ne permettait plus d’attendre la faveur des astres. Avant tout, il fallait s’assurer des dispositions des principaux chefs , et ensuite sonder la fidélité de l’armée, qu’il avait présumée si gratuitement. Trois d'entre les chefs, les généraux Kinsky, Terzky et Illo, étaient depuis longtemps
1. Dans 1a premièie édition ; « Pour le précipiter tout d’un coup dans l’abime. »
312 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. dans le secret, et les deux premiers étaient liés aux intérêts de Wallenstein par le lien de la parenté. Une égale ambition , une égale haine du gouvernement et l'espoir d'énormes récompenses les unissaient de la manière la plus étroite avec le duc, qui n'avait pas dédaigné même les plus vils moyens pour augmenter le nombre de ses partisans. 11 avait un jour persuadé au général Illo de solliciter à Vienne le titre de comte et lui avait promis à cet effet sa recommandation la plus énergique. Mais il écrivit secrètement aux ministres de lui refuser sa demande, parce qu’autrement un grand nombre se présenteraient qui avaient les mêmes mérites et pouvaient prétendre à la même récompense. Lorsque Illo fut de retour à l’armée, Wallenstein s’empressa de l’interroger, avant toute chose, sur l'issue de ses sollicitations; et, quand Illo lui apprit qu'il n’avait pas réussi , il se mit à proférer contre la cour les plaintes les plus amères. « Voilà donc, s’écria-t-il, ce que nous avons gagné par nos fidèles services! On tiendra si peu de compte de mon entremise, et l’on refusera à vos mérites une récompense si insignifiante! Oui voudrait servir plus longtemps un maître si ingrat? Non, pour ce qui me regarde, je suis désormais l’ennemi déclaré de la maison d'Autriche. • Illo applaudit, et c’est ainsi qu’il se forma entre eux une étroite liaison.
Mais ce que savaient ces trois conlidents de Friedland , fut longtemps pour les autres un secret impénétrable, et la confiance avec laquelle Wallenstein parlait du dévouement de ses officiers, se fondait uniquement sur les bienfaits dont il les avait comblés, et sur leur mécontentement de la cour. 11 fallait que cette vague présomption se changeât en certitude , avant qu’il jetât le masque et se permit d’agir ouvertement contre l’empereur. Le comte Piccolomini, le même qui s’était signalé, à la bataille de Lützen, par une bravoure sans exempile, fut le premier dont il mit à l’épreuve la fidélité. Il s’était attaché ce général par de grandes largesses, et il lui donnait la préférence sur tous les autres , parce que Piccolomini était né sous la même constellation que lui. II lui déclara que, contraint par l’ingratitude de l’empereur et par son propre danger, si prochain, il était irrévocablement résolu à se détacher de la cause
LIVRE QUATRIÈME, autrichienne , à passer du côté des ennemis avec la meilleure partie de l’armée, et à combattre la maison d’Autriche dans tous les pays soumis à sa domination, jusqu’-à ce que sa puissance fût entièrement déracinée. Pour cette entreprise, il avait compté principalement sur Piceolomini, et lui avait par avance destiné les plus magnifiques récompenses. Quand ce général, pour dissimuler son trouble , à cette proposition surprenante , lui parla des obstacles et des périls qui s'opposeraient à une entreprise si hasardeuse, Walleostein se railla de ses craintes. « Dans ces coups hardis, s'écria-t-il , le commencement seul est difficile. Les astres lui étaient favorables, l'occasion telle qu’on pouvait la désirer; il fallait au surplus remettre quelque chose au hasard. Sa résolution était inébranlable, et, si cela ne se pouvait faire autrement, il tenterait la fortune, à la tête de mille chevaux. » Piceolomini se garda bien d'exciter la méfiance de Friedland par une plus longue opposition, et se rendit, avec l’apparence de la cortviction , à la force de ses raisons. L’aveuglement de Wallenstein alla si loin, que, malgré tous les avertissements de Terzky, il ne lui vint pas à l’idée de suspecter la sincérité de cet homme, qui ne perdit pas un moment pour mander à Vienne l'importante découverte qu’il venait de faire.
Pour hasarder enfin, en vue de son but, le pas décisif, il convoqua, au mois de janvier 1634, tous les chefs de l'armée, à Pilsen, où il s'était rendu aussitôt après sa retraite de Bavière. Les dernières demandes de l’empereur, d’épargner aux États héréditaires les quartiers d’hiver, de reprendre llatisbonne sans attendre la fin de la saison rigoureuse, et de diminuer l’armée de six mille cavaliers pour renforcer le cardinal infant, étaient assez importantes pour être pesées devant le conseil de guerre tout entier, et ce prétexte spécieux cacha à la curiosité publique le véritable objet de cette convocation. La Suède et la Saxe y furent aussi invitées secrètement, pour traiter de la paix avec le duc de Friedland. On devait se concerter par écrit avec les chefs des corps éloignés. Vingt des commandants convoqués parurent; mais les principaux, Gallas, Colloredoet Altringer manquèrent justement au rendez-vous. Le duc leur fit répéter ses invitations avec instance; toutefois, en attendant leur prochaine arrivée, il fit procéder à l’atTaire principale.
Ce qu'il était sur le point d’entreprendre n’était pas peu de chose. Déclarer capable de la plus honteuse infidélité une fière et vaillante noblesse, gardienne vigilante de son honneur! A la vue d’officiers accoutumés jusqu’alors à respecter en lui l’image de la majesté impériale, le juge de leurs actions, le conservateur des lois, se montrer tout à coup comme un misérable, un séducteur, un rebelle! Ce n’était pas peu de chose d’ébranler dans ses fondements une puissance légitime, affermie par une longue durée, consacrée par la religion et les lois; de détruire tous ces prestiges de l’imagination et des sens, gardiens redoutables d’un trône légitime ; d’extirper d'une main violente tous ces sentiments indélébiles du devoir, qui parlent si haut et si puissamment dans le cœur du sujet pour le souverain naturel. Mais, ébloui par l’éclat d’une couronne, Wallenstein n’aperçut pas l’abîme qui s’ouvrait à ses pieds, et, dans la pleine et vive conscience de sa force, il négligea, destinée commune des âmes fortes et hardies ! d’apprécier et de calculer exactement les obstacles. Wallenstein ne vit rien qu’une armée en partie indifférente envers la cour, en partie irritée; une armée qui était habituée à vénérer son pouvoir avec une aveugle soumission; à trembler devant lui, comme devant son législateur et son juge; à suivre ses ordres avec crainte et respect, comme les arrêts du destin. Dans les flatteries exagérées par lesquelles on rendait hommage à sa toute-puissance, dans les hardies insultes qu’une soldatesque effrénée se permettait contre la cour et le gouvernement, et qu'excusait la licence fougueuse du camp, il crut reconnaître les vrais sentiments de l’armée, et l’audace avec laquelle on se hasardait à blâmer jusqu'aux actions du monarque, lui garantissait l’empressement des troupes à renoncer au devoir envers un souverain si méprisé. Mais ce qui lui avait paru un obstacle si léger se leva contre lui comme le plus formidable adversaire ; tous ses calculs échouèrent contre la fidélité de ses troupes. Enivré de l’ascendant qu’il conservait sur des bandes si indociles, il mettait tout sur le compte de sa grandeur personnelle, sans distinguer ce qui se rapportait à luimême et ce qu'il devait à la dignité dont il était revêtu. Tout ^ tremblait devant lui, parce qu’il exerçait un pouvoir légitime, parce que l’obéissance envers lui était un devoir, parce