LIVRE QUATRIÈME
que son autorité était appuyée sur la majesté du trône. La grandeur à elle seule peut bien arracher l’admiration et l’eflroi, mais il n’y a que la grandeur légitime qui impose le respect et la soumission. Et il se dépouillait lui-même de cet avantage aussitôt qu’il jetait le masque et montrait en sa personne un criminel
■ Le feld-maréchal Illo entreprit de sonder les sentiments des chefs et de les préparer à la démarche qu’on attendait d'eux. Il commença par leur exposer les dernières demandes que la cour avait faites au général et à l’armée, et, par le tour odieux qu’il sut leur donner, il lui fut aisé d’enflammer la colère de toute l’assemblée. Après ce début bien choisi, il s’étendit avec beaucoup d'éloquence sur les services de l’armée et du général, et sur l’ingratitude dont l'empereur avait coutume de les récompenser. « L'inlluence espagnole, aflirma-t-il , dirigeait tous les pas de la cour; le ministère était à la solde de l’Espagne; le duc de Friedland lui seul avait résisté jusqu’alors à cette tyrannie , et par là il s’était attiré la haine mortelle des Espagnols. L’éloigner du commandement ou se défaire entièrement de lui était, poursuivit-il , depuis longtemps le but de leurs plus ardents efforts, et, en attendant que l’un ou l’autre leur réussisse, on cherche à miner sourdement sa puissance militaire. Le seul motif qu’on ait, en travaillant à faire passer le commandement dans les mains'du roi de Hongrie, c’est de pouvoir promener à plaisir ce prince à la tête des troupes en campagne, comme l’organe docile d’inspirations étrangères, et affermir d’autant mieux en Allemagne la puissance espagnole. C’est uniquement alin de diminuer l'armée, qu’on demande six mille hommes pour le cardinal infant; c’est uniquement pour la consumer par une campagned’hiver qu’on insistesur la reprise de Ratisbonne dans cette saison meurtrière. On rend difficiles aux troupes tous les moyens de vivre, tandis que les jésuites et les ministres s'engraissent de la sueur des provinces et dissipent l’argent destiné aux soldats.
1. 11 y a ici une phrase de plus dans la première édition : « Entre lui et ses troupes se rompaient nécessairement tous les liens de la fidélité, aussitôt que les liens non moins sacrés qui rattachaient au trône se dénouaient. Le devoir, qu’il viole lui même, s’élève contre lui et le châtie, par l'influence puissante que la loi conserve sur le rude essaim de ses guerriers. »
Le général avoue l’impuissance où il est de tenir parole à l'armée, parce que la cour l'abandonne. Pour tous les services qu'il a rendus, dans l'espace de vingt-deux ans, à la maison d’Autriche; pour toutes les fatigues qu’il a essuyées; pour tous les sacrifices qu'il a faits de sa fortune depuis qu’il sert l'empereur: on lui réserve, pour la seconde fois, une honteuse destitution. Mais il déclare qu'il ne veut pas laisser les choses en venir là. Il renonce de plein gré au commandement, avant qu’on le retire par violence de ses mains. Voilà, continue l’orateur, ce qu'il fait savoir par moi aux officiers. Que chacun se demande maintenant à lui-même s’il est prudent de sacrifier un tel général. Que tous voient qui leur remboursera les sommes qu’ils ont dépensées au service de l’empereur, et où ils recueilleront la récompense méritée de leur valeur, quand aura disparu celui sous les yeux duquel ils l'ont signalée. »
L’n cri unanime, qu’il ne fallait pas laisser partir le général, interrompit l’orateur. Quatre des principaux chefs sont délégués pour lui porter le vœu de l’assemblée et le supplier de ne pas abandonner l'armée. Le duc refusa pour la forme et ne se rendit qu’après une deuxième députation. Cette condescendance de sa part semblait mériter de la leur une déférence réciproque. Comme il s’engageait à ne pas quitter le service à l’insu et sans le consentement des chefs, il leur demanda par écrit une contrepromesse de lui rester fidèlement et fermement attachés, de ne jamais se séparer ou se laisser séparer de lui, et de donner pour lui jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Celui qui se détacherait de l’alliance serait tenu pour un traître oublieux de sa foi, et traité par les autres en ennemi commun. La condition formellement ajoutée : « Aussi longtemps que Wallenstein emploierait l’armée pour le service de l’empereur, » éloignait toute fausse interprétation, et aucun des chefs assemblés ne lit difficulté de donner son entière approbation à une demande qui semblait si innocente et si équitable.
La lecture de cet écrit eut lieu immédiatement avant un festin que le feld-maréchal Illo avait ordonné tout exprès à cette intention : la signature devait être donnée après le- repas. L'amphitryon prit soin d’émousser la raison de ses convives par des boissons fortes, et ce fut seulement lorsqu’il les vit chanceler