‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 160 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

par l’eflet des vapeurs du vin qu’il leur donna l'écrit à signer. La plupart tracèrent inconsidérément leurs noms sans savoir ce qu'ils signaient; un petit nombre seulement, qui furent plus curieux ou plus défiants , parcoururent la feuille encore une fois , et découvrirent avec étonnement que la clause : « Aussi longtemps que Wallenstein emploierait l’armée dans l’intérêt de l'empereur1, » avait été retranchée. En effet , lllo, par une adroite supercherie, avait remplacé le premier exemplaire de l'engagement par un autre dans lequel cette formule manquait. La tromperie fut signalée, et beaucoup d'officiers refusèrent alors de donner leur signature. Piccolomini, qui pénétrait tout l’artifice, et ne prenait part à cette scène que pour en informer la cour, s’oublia dans l'ivresse jusqu’à porter la santé de l’empereur. Mais alors le comte Terzky se leva et déclara parjures coquins tous ceux qui se dédiraient. Ses menaces, l’idée du danger inévitable auquel on était exposé par un plus long refus, l’exemple du grand nombre et l’éloquence d’IUo triomphèrent enfin des scrupules, et la feuille fut signée de tous sans exception.

Maintenant Wallenstein avait, il est vrai, atteint son but; mais l’opposition tout à fait inattendue des chefs l’arracha tout d’un coup à l’illusion flatteuse dont il s'était bercé jusqu’alors. En outre, la plupart des noms étaient griffonnés d’une manière si illisible, qu’on ne pouvait s’empêcher de soupçonner une intention déloyale. Mais, au lieu d’être amené à la réflexion par cet avis du sort, il répandit, dans un débordement de plaintes et de malédictions indignes, la fureur de son ressentiment. 11 appela, le lendemain matin, les chefs auprès de lui, et entreprit, en personne, de leur répéter tout le contenu de l’exposé qu’IUo leur avait fait le jour précédent. Après qu’il eut exhalé son mécontentement contre la cour dans les invectives et les reproches les plus amers, il rappela à ses officiers leur résistance de la veille, et déclara que par cette découverte il avait été déterminé à retirer sa promesse. Les chefs s’éloignèrent muets et consternés; mais, après une courte délibération dans

1. La variante qu’on peut remarquer ici se trouve dans te texte de Schiller. H donne une première fois la formule avec les mots mm Diensle ; une seconde fois avec. les mots lum Bette n.

l'antichambre, ils reparurent pour s’excuser de l'incident de la veille et s'offrir à signer de nouveau.

Maintenant il ne manquait plus rien que d'obtenir la même déclaration des généraux absents, ou de s'assurer de leur personne en cas de refus. Wallenstein renouvela donc son invitation, et les pressa vivement d’accélérer leur venue. Mais , avant *

qu’ils arrivassent, la voix publique les avait déjà instruits de l'événement de Pilsen, et avait refroidi tout à coup leur empressement. Altringer resta, sous prétexte de maladie, dans le château fort de Frauenberg. Gai las parut , à la vérité , mais seulement afin de pouvoir d'autant mieux, comme témoin oculaire, informer l'empereur du péril qui le menaçait. Les éclaircissements qu’ils donnèrent, lui et Piccolomini, changèrent tout d’un coup les inquiétudes de la cour en la plus effrayante certitude. De semblables découvertes, que l’on fit en même temps en d'autres lieux, ne laissèrent plus de place au doute, et le changement soudain des commandants en Silésie et en Autriche parut annoncer une entreprise des plus alarmantes. Le danger était pressant, et il exigeait un prompt remède. Cependant on ne voulut pas commencer par l’exécution de la sentence, mais procéder selon toutes les règles de la justice. En conséquence, on adressa aux principaux chefs, sur la fidélité, desquels on croyait pouvoir compter, l’ordre secret d'arrêter, de quelque manière que ce fût, et de mettre sous bonne garde, le duc de Friedland, avec ses deux affidés, Illo et Ter/.ky, afin qu’ils pussent être entendus et se justifier. Mais si la chose, était-il dit, ne pouvait s’exécuter aussi paisiblement, le danger public exigeait qu’ils fussent pris morts ou vifs. Le général Gallas reçut en même temps une. patente faite pour être montrée, dans laquelle cet ordre impérial était notifié à tous les généraux et officiers, l'armée tout entière était dégagée de ses devoirs envers le traître, et, jusqu’à la nomination d'un nouveau généralissime, l'autorité était remise au lieutenant général Gallas. Pour faciliter aux égarés et aux rebelles le retour à leur devoir, et ne pas jeter dans le désespoir les coupables, on accorda une entière amnistie pour tout ce qui s’était passé à Pilsen contre la majesté de l’empereur.

Le général Gallas ne se sentit pas fort tranquille en se voyant

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LIVRE QUATRIÈME, revêtu de cet honneur. Il se trouvait à Pilsen sous les yeux de celui dont il tenait le sort dans ses mains, au pouvoir de son ennemi qui avait cent yeux pour l'observer. Si Wallenstein découvrait le secret de sa commission rien ne pouvait le protéger contre les effets de sa vengeance et de son désespoir. S’il était déjà dangereux d’avoir à cacher seulement un ordre pareil, il l’était bien plus encore de l’exécuter. Les sentiments des chefs étaient incertains, et l’on pouvait tout au moins douter qu’après le pas qu’ils avaient franchi ils se montrassent disposés à prendre confiance dans les promesses impériales et à renoncer tout d'un coup à toutes les brillantes espérances qu’ils avaient fondées sur Wallenstein. Et quelle périlleuse tentative encore de porter la main sur la personne sacrée d'un homme considéré jusqu’alors comme inviolable, devenu, par un long exercice du pouvoir suprême, par une obéissance tournée en habitude, l’objet du plus profond respect, et armé de toute la force que peuvent prêter la majesté extérieure et la grandeur personnelle; d’un homme, dont le seul regard faisait trembler servilement, et dont un signe décidait de la vie et de la mort! Arrêter, comme un criminel ordinaire, un tel homme, au milieu de ses gardes, dans une ville qui lui semblait entièrement dévouée, et changer tout à coup en un objet de pitié ou de moquerie l’objet d’une vénération si profonde et si invétérée; était une commission qui pouvait faire hésiter même les plus courageux. La crainte et le respect de Wallenstein s’étaient gravés si profondément dans le cœur de ses soldats, que même le crime monstrueux de haute trahison ne pouvait déraciner tout à lait ces sentiments.

Gallas comprit l’impossibilité de remplir sa commission sous les yeux de Friedland, et son vœu le plus ardent était de s’aboucher avec Altringer, avant de risquer un seul pas pour l’exécution. Le long retard de ce dernier commençant à éveiller le soupçon chez le duc, GaHas offrit de se rendre en personne à Frauenberg, et, comme parent d’Altringer, de le déterminer à

1. Le commencement de celte phrase el la fin de la précédente sont un peu différents dans la première édition : « .... Qui avait cent yeux pour l'observer, pour découvrir sa secrète commission. Si Wallenstein apprenait aux mains de qui il était livré, rien ne pouvait, etc. »

venir. Wallenstein reçut avec une si grande satisfaction cette preuve de son zèle, qu’il lui donna son propre équipage pour faire la route. Joyeux du succès de sa ruse, Gallas quitta Pilsen sans délai, et chargea Piccolomini d’observer la conduite de , Wallenstein; mais il ne tarda pas lui-même à faire usage de la patente impériale partout où la chose était praticable, et les troupes se déclarèrent beaucoup plus favorablement qu’il n’eût pu l’espérer. Au lieu de ramener à Pilsen son ami, il l’envoya au contraire à Vienne, pour défendre l’empereur contre une attaque dont il était menacé, et il se porta lui-môme vers la haute Autriche, où le voisinage du duc Bernard de Weimar excitait les plus vives alarmes. En Bohême, les villes de Budweiss et de Tabor furent de nouveau occupées pour l’empereur, et l’on lit toutes les dispositions pour résister promptement et vigoureusement aux entreprises du traître.

Comme Gallas ne paraissait pas non plus songer à revenir, Piccolomini hasarda de mettre encore à l’épreuve la crédulité de Wallenstein. Il lui demanda la permission d’aller quérir Gallas, et Wallenstein se laissa tromper pour la seconde fois. Cet inconcevable aveuglement n’est explicable pour nous que comme une conséquence de son orgueil : jamais il ne revenait sur le jugement qu'il avait porté de quelqu’un et il ne voulait pas s'avouer à lui-même qu’il lui fût possible de se tromper. Il üt encore conduire dans sa propre voiture le comte Piccolomini, jusqu’à la ville de Lintz.oùce général suivit aussitôt l’exemple de Gallas, et lit même un pas de plus. 11 avait promis à Wallenstein de revenir : il revint, mais à la tête d'une armée, pour surprendre le duc dans Pilsen. Une autre armée, sous le général de Suys, courut à Prague pour recevoir, au nom de l’empereur, la soumission de cette capitale et la défendre contre une attaque des rebelles. En même temps Gallas s'annonce à tous les corps d'armée répandus en Autriche" comme l'unique chef de qui l'on ait désormais à recevoir les ordres. Dans tous les camps impériaux des placards sont semés, qui déclarent proscrits le duc et quatre de ses affidés, et délient les armées de leurs devoirs envers le traître.

L’exemple donné à Linlz trouve partout des imitateurs; on maudit la mémoire du rebelle ; toutes les armées se détachent

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